
Le dialogue culturel
en question[s]
Partager la connaissance du monde
de la recherche avec le grand public
Sous le Signe d’Averroès débutera cette
année par une rencontre publique, proposée
par le réseau Ramses2, avec des spécialistes
des sciences humaines sur la Méditerranée.
> Voir le site internet du réseau Ramses2 et les vidéos de ces rencontres.
Ces chercheurs ont longuement travaillé sur
le dialogue culturel, un terme galvaudé par
des usages inconsidérés et par la langue de
bois politico-médiatique. Ici, les interventions,
fruits de deux ans d’analyses et de
réflexion, ne s’appuieront pas sur des
préjugés ou des idées reçues, mais sur des
pratiques bien réelles. Loin des évidences
convenues, le dialogue culturel sera mis en
questions : questions de mémoires, religieuses,
de frontières, de genre, liées aux échanges commerciaux ou aux migrations et
aux mobilités. Pour chacun de ces thèmes,
deux chercheurs d’horizons différents seront
associés et croiseront les éclairages. Ces
approchent déplacent les regards, elles sont
surprenantes car peu connues du grand
public qui habituellement n’a pas accès à ces
travaux de recherche. Nous sommes bien
dans l’esprit des Rencontres d’Averroès :
rendre accessible la connaissance et participer, à partir du prisme méditérranéen, à une
meilleur compréhension de la complexité du
monde.
Ramses2 est un réseau international de
recherche en sciences humaines et sociales.
Il rassemble dans l’espace euro-méditerranée,
30 institutions internationales de recherche
et différents laboratoire du CNRS. Il s’inscrit
dans le cadre de la politique européenne de
la recherche et est financé pour 4 ans par la
Commission européenne.
La Maison Méditerranéenne des Sciences
de l’Homme d’Aix-en-Provence est, en lien
avec le CNRS, l’institution scientifique chargée
de la coordination de ce réseau.

JEUDI 16 OCTOBRE
16 H - Ouverture par Thierry Fabre /
Conférence inaugurale par Alain de Libéra
Intervention des représentants des
institutions partenaires & débat avec
le public.

VENDREDI 17 OCTOBRE, 9 H À 12 H 30
« Dialogue culturel… »
« … et questions de mémoires »
Maryline Crivello [maître de conférences
à l’Université de Provence]
& Kerem Öktem [Saint Anthony’s College,
Oxford University, GB]
« … et questions religieuses »
Henk Driessen [professeur à l’Université
de Nijmegen - Pays-Bas]
& Dionigi Albera [ethnologue, directeur
de l’Institut d’Ethnologie Méditerranéenne
et Comparative, MMSH - Aix-en-Provence]
Débat avec le public
« … et questions de frontières »
Dimitar Bechev [Saint Anthony's College,
Oxord University - GB]
& Cédric Parizot [chercheur au CNRS,
affecté au Centre de recherche français
de Jérusalem]
« … et questions de genre »
Lisa Anteby [Institut d’Ethnologie
Méditerranéenne et Comparative, MMSH -
Aix-en-Provence]
& Matthias Morgenstern [professeur
à l’Université de Tübingen - Allemagne]
Débat avec le public

VENDREDI 17 OCTOBRE, 14 H À 17 H 30
« Dialogue culturel… »
« … et échanges commerciaux »
Edhem Eldem [professeur à l’Université
de Bogazici, Istanbul - Turquie]
& Jean-Yves Empereur [directeur du Centre
d’Etudes Alexandrines, Alexandrie - Egypte]
« … et questions de migrations et de mobilités »
Michel Péraldi [directeur du Centre Jacques
Berque, Rabat - Maroc]
& Salvatore Palidda [maître de conférences
à l’Université de Gênes - Italie]
Débat avec le public
Conclusion par Thierry Fabre
[entrée libre]

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Portrait de Alain de Libéra
© Droits réservés
Alain
de Libéra
Les multiples
héritages
méditerranéens
Alain de Libéra,
historien, grand spécialiste de l’époque
médiévale, est venu à Marseille
pour la toute première édition des
Rencontres d’Averroès. Cette année,
il ouvrira les rencontres publiques
proposées par le réseau Ramses2
et placées elles aussi sous le signe
d’Averroès. Dans le cadre d’une
réflexion approfondie sur les conditions
du dialogue culturel, il proposera une
mise en perspective historique des
phénomènes de circulations et de
réappropriation des savoirs. Il évoquera également les débats violents provoqués
par les ruptures de transmission.
Il interviendra enfin dans le cadre de
l’Université populaire et citoyenne
du Pays d’Arles sur le thème : l’Orient
fait-il toujours rêver ?
Il revient ici sur une forme de révisionnisme
historique qui vise à poser
la chrétienté comme le fondement de
l'Europe et à occulter les apports
arabo-musulmans dans le développement
de la culture philosophique et
scientifique européenne.
Vous participez régulièrement aux Rencontres
d'Averroès. Que représente aujourd'hui cette
figure historique qui fut notamment l'un
des grands introducteurs de la philosophie
d'Aristote dans la pensée européenne et
un passeur entre les cultures du monde
méditerranéen ?
Alain de Libéra : Averroès est l’une des
grandes figures arabo-musulmanes de l’histoire
de la raison universelle : un philosophe
majeur, auquel l’humanité dans son ensemble
et l’Europe en particulier doivent une partie
des problèmes, des thèses et des concepts,
qui ont marqué en profondeur la philosophie,
la théologie et les sciences de la nature du
XIIIe au XVIIe siècle. Averroès n’est pas un
simple « introducteur », un « commentateur »,
fût-il le plus éminent. Il a transformé, discuté,
développé les thèses du passé, qu’elles
soient grecques, perses ou arabes. Pendant
des siècles, l’Europe a eu deux maîtres en
physique, en métaphysique ou en psychologie,
et la théologie chrétienne deux instrumentsà la fois nécessaires et indociles : Aristote, un
philosophe païen, Averroès, un cadi musulman.
Voilà la réalité. Une réalité importune,à l’heure où d’aucuns voudraient soumettre
l’histoire des rationalités à un vaste contrôle
d’identité.
Comment analysez vous les thèses, notamment
celle défendue par Sylvain
Gougenheim dans son livre Aristote au Mont
Saint-Michel, qui tentent de nier ou du
moins de grandement minimiser cet héritage
et refusent d'admettre que la pensée philosophique
grecque a aussi profondément
influencé le monde musulman ?
Alain de Libéra : Les thèses défendues
par Sylvain Gouguenheim orchestrent le
mélange d’européocentrisme et d’apologétique
qu’attendait une frange de l’opinion
publique – la France de la réacosphère :
l’Europe est l’héritière directe et, par là même, la seule légitime du « miracle grec »,
car les Évangiles étaient écrits en grec !
L’hellénisme ou, plutôt, le degré atteint dans
l’hellénisation de la culture, à commencer
par la religion et le droit, est le critère qui « nous » distingue de l’Autre. Tout repose ici
sur une inférence dont le livre a pour seule
fonction d’imposer l’apparente évidence :
les racines de l’Europe chrétienne sont
grecques, donc les racines de l’Europe sont
chrétiennes. Hellénisé égale rationnel. Seuls
les chrétiens sont hellénisés. La seule
religion qui soit compatible avec la raison est
le christianisme, religion du Logos. En somme :
la source est grecque, et elle coule chrétienne.
On n’est pas loin ici de la thèse de
Benoît XVI : « l’héritage grec, purifié de façon
critique, appartient à la foi chrétienne ». À purification critique, purge historique. Je
ne sais si la stratégie est délibérée, mais je
ne puis imaginer que la rencontre soit
fortuite.
Peut-on parler d'une forme contemporaine
de « croisade » politico-religieuse menée
contre l'Islam et, peut-être, encore plus insidieusement,
du ferment idéologique de la
plupart des discours antisémites ?
Alain de Libéra : Plutôt qu’une croisade,
j’y vois le croisement du politique et du
religieux, appelé par la montée en puissance
de la pieuse image des « racines », inlassablement
remise sur le métier, y compris le « métier d’historien » et plus récemment
le « job présidentiel », depuis les polémiques
sur le préambule du défunt projet de
Constitution européenne.
Dans le cadre des débats publics proposés
par Ramses2 en ouverture des Rencontres
d'Averroès, vous allez proposer une remise
en contexte historique des questions de
dialogue culturel entre les deux rives de la
Méditerranée. Vous affirmez notamment que
les phénomènes d'acculturation procèdent
toujours d'un projet politique. Comment
expliquer que ce mouvement d'appropriation
réciproque ne se soit pas poursuivi ?
Pourquoi le monde musulman a-t-il eu, lui
aussi tendance, à rejeter une partie de son
héritage méditerranéen ?
Alain de Libéra : L’histoire de la culture
européenne, comme celle de toutes les
cultures, est une histoire d’acculturation.Acculturation ne signifie pas pour autant
dialogue ni nécessairement mouvement réciproque.
Il y a une circulation des denrées
mentales, qui peut-être à sens unique. Il y a
des échanges, des conflits, des curiosités
variables, des ouvertures et des rejets : tout
se fait par l’équilibre changeant des porosités
et des peurs. L’âge des traductions en
Terre d’Islam, au IXe siècle, dans l’actuel Irak,
a passé, loin de la Méditerranée. La Tolède
chrétienne du XIIe a repris le flambeau. Mais
surtout, l’Occident médiéval latin a vu naître
en 1200 les universités, un phénomène
unique en son genre, que n’ont connu ni
Byzance ni al-Andalus. Un texte traduit ne vit
que lu, à grande échelle, porté et multiplié par une institution en permanente quête de
sens. Il y eut un averroïsme latin et un averroïsme
juif, tous deux solidaires d’une forme
de transmission scolaire : les universités
chrétiennes, les yeshivot du nord de
l’Espagne. Il n’y a pas eu d’averroïsme
musulman après la défaite militaire des
Almohades en 1212. Le monde musulman a
moins rejeté son héritage méditerranéen,
qu’il n’a été rejeté de l’autre côté de la
Méditerranée. Le dialogue prend ou reprend
aujourd’hui parce qu’il y a des institutions
internationales, politiques, culturelles, universitaires,
et des projets à l’échelle des États
et, parfois, comme à Marseille, des villes,
permettant une appropriation réciproque.
Parce qu’existe aussi l’idée d’un dialogue des
cultures, née au sortir de la Seconde Guerre
mondiale, au milieu des ruines. L’avenir nous
en promet d’autres. À nous, philosophes ou
non, mais tous lointains successeurs
d’Averroès, de défendre là où nous sommes
l’unité de la raison. « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance ! » [Discours décisif, § 3, d’après Coran, LIX, 2,
Garnier Flammarion, 1996].

LES RENDEZ-VOUS AVEC ALAIN DE LIBÉRA
JEUDI 16 OCTOBRE, 16 H
MARSEILLE, L’Alcazar - Bibliothèque
de Marseille à Vocation Régionale
Conférence inaugurale des Rencontres
publiques du Réseau Ramses2
SAMEDI 18 OCTOBRE, 17 H
ARLES, Chapelle Le Méjan
Conférence-débat « À propos d’Averroès »

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