Les Rencontres d'Averroès - 15ème édition - Entre Islam et Occident, la Méditerranée?
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Rencontre publique du réseau de recherche Ramses2 sur le thème
« Entre Europe et Méditerranée, le dialogue culturel en question[s]»
• Jeudi 16 & vendredi 17 octobre
• Marseille • BMVR Alcazar

Rencontre publique du réseau de recherche Ramses2

Le dialogue culturel en question[s]
Partager la connaissance du monde de la recherche avec le grand public

Sous le Signe d’Averroès débutera cette année par une rencontre publique, proposée par le réseau Ramses2, avec des spécialistes des sciences humaines sur la Méditerranée.

> Voir le site internet du réseau Ramses2 et les vidéos de ces rencontres.

Ces chercheurs ont longuement travaillé sur le dialogue culturel, un terme galvaudé par des usages inconsidérés et par la langue de bois politico-médiatique. Ici, les interventions, fruits de deux ans d’analyses et de réflexion, ne s’appuieront pas sur des préjugés ou des idées reçues, mais sur des pratiques bien réelles. Loin des évidences convenues, le dialogue culturel sera mis en questions : questions de mémoires, religieuses, de frontières, de genre, liées aux échanges commerciaux ou aux migrations et aux mobilités. Pour chacun de ces thèmes, deux chercheurs d’horizons différents seront associés et croiseront les éclairages. Ces approchent déplacent les regards, elles sont surprenantes car peu connues du grand public qui habituellement n’a pas accès à ces travaux de recherche. Nous sommes bien dans l’esprit des Rencontres d’Averroès : rendre accessible la connaissance et participer, à partir du prisme méditérranéen, à une meilleur compréhension de la complexité du monde.

Ramses2 est un réseau international de recherche en sciences humaines et sociales. Il rassemble dans l’espace euro-méditerranée, 30 institutions internationales de recherche et différents laboratoire du CNRS. Il s’inscrit dans le cadre de la politique européenne de la recherche et est financé pour 4 ans par la Commission européenne.
La Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence est, en lien avec le CNRS, l’institution scientifique chargée de la coordination de ce réseau.

JEUDI 16 OCTOBRE
16 H - Ouverture par Thierry Fabre /
Conférence inaugurale par Alain de Libéra
Intervention des représentants des institutions partenaires & débat avec le public.

VENDREDI 17 OCTOBRE, 9 H À 12 H 30
« Dialogue culturel… »
« … et questions de mémoires »
Maryline Crivello [maître de conférences à l’Université de Provence] & Kerem Öktem [Saint Anthony’s College, Oxford University, GB]
« … et questions religieuses »
Henk Driessen [professeur à l’Université de Nijmegen - Pays-Bas] & Dionigi Albera [ethnologue, directeur de l’Institut d’Ethnologie Méditerranéenne et Comparative, MMSH - Aix-en-Provence]
Débat avec le public
« … et questions de frontières »
Dimitar Bechev [Saint Anthony's College, Oxord University - GB] & Cédric Parizot [chercheur au CNRS, affecté au Centre de recherche français de Jérusalem]
« … et questions de genre »
Lisa Anteby [Institut d’Ethnologie Méditerranéenne et Comparative, MMSH - Aix-en-Provence] & Matthias Morgenstern [professeur à l’Université de Tübingen - Allemagne]
Débat avec le public

VENDREDI 17 OCTOBRE, 14 H À 17 H 30
« Dialogue culturel… »
« … et échanges commerciaux »
Edhem Eldem [professeur à l’Université de Bogazici, Istanbul - Turquie] & Jean-Yves Empereur [directeur du Centre d’Etudes Alexandrines, Alexandrie - Egypte]
« … et questions de migrations et de mobilités »
Michel Péraldi [directeur du Centre Jacques Berque, Rabat - Maroc] & Salvatore Palidda [maître de conférences à l’Université de Gênes - Italie] Débat avec le public
Conclusion par Thierry Fabre
[entrée libre]

Alain de LibéraPortrait de Alain de Libéra
© Droits réservés

Alain de Libéra
Les multiples héritages méditerranéens

Alain de Libéra, historien, grand spécialiste de l’époque médiévale, est venu à Marseille pour la toute première édition des Rencontres d’Averroès. Cette année, il ouvrira les rencontres publiques proposées par le réseau Ramses2 et placées elles aussi sous le signe d’Averroès. Dans le cadre d’une réflexion approfondie sur les conditions du dialogue culturel, il proposera une mise en perspective historique des phénomènes de circulations et de réappropriation des savoirs. Il évoquera également les débats violents provoqués par les ruptures de transmission. Il interviendra enfin dans le cadre de l’Université populaire et citoyenne du Pays d’Arles sur le thème : l’Orient fait-il toujours rêver ? Il revient ici sur une forme de révisionnisme historique qui vise à poser la chrétienté comme le fondement de l'Europe et à occulter les apports arabo-musulmans dans le développement de la culture philosophique et scientifique européenne.

Vous participez régulièrement aux Rencontres d'Averroès. Que représente aujourd'hui cette figure historique qui fut notamment l'un des grands introducteurs de la philosophie d'Aristote dans la pensée européenne et un passeur entre les cultures du monde méditerranéen ?
Alain de Libéra : Averroès est l’une des grandes figures arabo-musulmanes de l’histoire de la raison universelle : un philosophe majeur, auquel l’humanité dans son ensemble et l’Europe en particulier doivent une partie des problèmes, des thèses et des concepts, qui ont marqué en profondeur la philosophie, la théologie et les sciences de la nature du XIIIe au XVIIe siècle. Averroès n’est pas un simple « introducteur », un « commentateur », fût-il le plus éminent. Il a transformé, discuté, développé les thèses du passé, qu’elles soient grecques, perses ou arabes. Pendant des siècles, l’Europe a eu deux maîtres en physique, en métaphysique ou en psychologie, et la théologie chrétienne deux instrumentsà la fois nécessaires et indociles : Aristote, un philosophe païen, Averroès, un cadi musulman. Voilà la réalité. Une réalité importune,à l’heure où d’aucuns voudraient soumettre l’histoire des rationalités à un vaste contrôle d’identité.

Comment analysez vous les thèses, notamment celle défendue par Sylvain Gougenheim dans son livre Aristote au Mont Saint-Michel, qui tentent de nier ou du moins de grandement minimiser cet héritage et refusent d'admettre que la pensée philosophique grecque a aussi profondément influencé le monde musulman ?
Alain de Libéra : Les thèses défendues par Sylvain Gouguenheim orchestrent le mélange d’européocentrisme et d’apologétique qu’attendait une frange de l’opinion publique – la France de la réacosphère : l’Europe est l’héritière directe et, par là même, la seule légitime du « miracle grec », car les Évangiles étaient écrits en grec ! L’hellénisme ou, plutôt, le degré atteint dans l’hellénisation de la culture, à commencer par la religion et le droit, est le critère qui « nous » distingue de l’Autre. Tout repose ici sur une inférence dont le livre a pour seule fonction d’imposer l’apparente évidence : les racines de l’Europe chrétienne sont grecques, donc les racines de l’Europe sont chrétiennes. Hellénisé égale rationnel. Seuls les chrétiens sont hellénisés. La seule religion qui soit compatible avec la raison est le christianisme, religion du Logos. En somme : la source est grecque, et elle coule chrétienne. On n’est pas loin ici de la thèse de Benoît XVI : « l’héritage grec, purifié de façon critique, appartient à la foi chrétienne ». À purification critique, purge historique. Je ne sais si la stratégie est délibérée, mais je ne puis imaginer que la rencontre soit fortuite.

Peut-on parler d'une forme contemporaine de « croisade » politico-religieuse menée contre l'Islam et, peut-être, encore plus insidieusement, du ferment idéologique de la plupart des discours antisémites ?
Alain de Libéra : Plutôt qu’une croisade, j’y vois le croisement du politique et du religieux, appelé par la montée en puissance de la pieuse image des « racines », inlassablement remise sur le métier, y compris le « métier d’historien » et plus récemment le « job présidentiel », depuis les polémiques sur le préambule du défunt projet de Constitution européenne.

Dans le cadre des débats publics proposés par Ramses2 en ouverture des Rencontres d'Averroès, vous allez proposer une remise en contexte historique des questions de dialogue culturel entre les deux rives de la Méditerranée. Vous affirmez notamment que les phénomènes d'acculturation procèdent toujours d'un projet politique. Comment expliquer que ce mouvement d'appropriation réciproque ne se soit pas poursuivi ? Pourquoi le monde musulman a-t-il eu, lui aussi tendance, à rejeter une partie de son héritage méditerranéen ?
Alain de Libéra : L’histoire de la culture européenne, comme celle de toutes les cultures, est une histoire d’acculturation.Acculturation ne signifie pas pour autant dialogue ni nécessairement mouvement réciproque. Il y a une circulation des denrées mentales, qui peut-être à sens unique. Il y a des échanges, des conflits, des curiosités variables, des ouvertures et des rejets : tout se fait par l’équilibre changeant des porosités et des peurs. L’âge des traductions en Terre d’Islam, au IXe siècle, dans l’actuel Irak, a passé, loin de la Méditerranée. La Tolède chrétienne du XIIe a repris le flambeau. Mais surtout, l’Occident médiéval latin a vu naître en 1200 les universités, un phénomène unique en son genre, que n’ont connu ni Byzance ni al-Andalus. Un texte traduit ne vit que lu, à grande échelle, porté et multiplié par une institution en permanente quête de sens. Il y eut un averroïsme latin et un averroïsme juif, tous deux solidaires d’une forme de transmission scolaire : les universités chrétiennes, les yeshivot du nord de l’Espagne. Il n’y a pas eu d’averroïsme musulman après la défaite militaire des Almohades en 1212. Le monde musulman a moins rejeté son héritage méditerranéen, qu’il n’a été rejeté de l’autre côté de la Méditerranée. Le dialogue prend ou reprend aujourd’hui parce qu’il y a des institutions internationales, politiques, culturelles, universitaires, et des projets à l’échelle des États et, parfois, comme à Marseille, des villes, permettant une appropriation réciproque. Parce qu’existe aussi l’idée d’un dialogue des cultures, née au sortir de la Seconde Guerre mondiale, au milieu des ruines. L’avenir nous en promet d’autres. À nous, philosophes ou non, mais tous lointains successeurs d’Averroès, de défendre là où nous sommes l’unité de la raison. « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance ! » [Discours décisif, § 3, d’après Coran, LIX, 2, Garnier Flammarion, 1996].

LES RENDEZ-VOUS AVEC ALAIN DE LIBÉRA
JEUDI 16 OCTOBRE, 16 H
MARSEILLE, L’Alcazar - Bibliothèque de Marseille à Vocation Régionale
Conférence inaugurale des Rencontres publiques du Réseau Ramses2
SAMEDI 18 OCTOBRE, 17 H
ARLES, Chapelle Le Méjan
Conférence-débat « À propos d’Averroès »

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René