Les Rencontres d'Averroès - 15ème édition - Entre Islam et Occident, la Méditerranée?
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Débat & concert « La Turquie en Europe ou hors d’Europe »
Cengiz Aktar, Thierry Fabre, Altan Gokalp / Ulas Özdemir [chants & musique sacrée de Turquie]
• Mardi 4 novembre à 19 h 30 • Martigues • Théâtre des Salins [petite salle]
Débat & concert
« La Turquie, un pays entre mondes » Michel Péraldi, Cengiz Aktar / Ulas Özdemir

• Mercredi 5 novembre à 18 h 30 • Marseille • Bibliothèque départementale

La Turquie dans l’Europe

Cengiz Aktar*, universitaire turc, ancien administrateur aux Nations Unies, est l’un des principaux avocats de l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne. Il participera aux Rencontres d’Averroès et interviendraà plusieurs reprises dans le cadre des manifestations placées sous le signe de l’échange entre les deux rives de la Méditerranée. Il est particulièrement bien placé pour nous éclairer sur les causes des peurs infondées qui renforcent artificiellement le face-à-face entre Islam et Occident.

« On oppose islam et laïcité de la même manière que l’on oppose l’Islam et l’Occident. Ce sont des équivalences qui ne tiennent pas ». Cengiz Aktar nous rappelle que, comme les autres religions, l’islam a évolué au fil des siècles et qu’elle n’est pas ontologiquement, réfractaire à la laïcité. « Certains voudraient cantonner l’histoire de l’islam à la seule conquête mahométane du VIIe siècle. Ces représentations qui tentent de réduire l’islam à une religion immuablement basée sur la rapine et la soumission ne correspondent à aucune réalité historique. Cette civilisation ne s’est pas propagée que par l’épée, loin de là, mais aussi beaucoup par les échanges commerciaux et intellectuels. Les grands empires musulmans ont tous été régis par le césaropapisme, c’est-à-dire la primauté du gouvernement temporaire [le César] sur les affaires religieuses [le Pape]. Ces empires très modernes ont su faire coexister des ethnies et des religions très différentes les unes des autres ».
Affirmer qu’en tant que culture et civilisation, l’Islam est porteur de valeurs et de traditions radicalement différentes de celles de l’Europe, c’est ignorer les multiples courants de pensée et aspirations qui traversent ces sociétés. « Ceux qui campent sur des positions essentialistes se basent sur des présentations de l’islam qui sont très minoritaires ».

* Cengiz Aktar est à Martigues le 4 novembre et Marseille le 5 novembre pour débattre de ces questions.

« L’attitude de rejet est injustifiée et irresponsable»

Altan Gokalp est directeur de recherche au CNRS. Ce spécialiste de l’histoire de la Turquie a notamment travaillé sur le « moment libéral » que le monde Ottoman a traversé au XIXe siècle. Comme le rappelait déjà l’historien en 2006*, la révolution kémaliste qui a abouti à la création de la République Turque, est l'une des conséquences directes de ces mouvements de transformation politique. En 1920, Mustafa Kemal laïcise brutalement la Turquie, il casse l'ordre traditionnel local et la société rurale, remplace l'alphabet arabe par l'alphabet latin, donne le droit de vote aux femmes… La république s'impose donc par la force au peuple. « On entre dans un processus où l'Etat se retrouve en rupture avec la société », explique Altan Gokalp. La relation entre république et démocratie ne va donc pas de soi.« Ainsi, en Turquie aujourd’hui, les islamistes se revendiquent de la démocratie pour faire valoir leur position et lutter contre la laïcité. C’est au nom de la liberté d’expression qu’ils instrumentalisent les procédures démocratiques. Ils détournent les valeurs de la rationalité pour tenter d’introduire l’ordre moral, le cléricalisme, la non universalité des droits de l’homme ». Pour renforcer la dimension démocratique de ce pays faut-il l’isoler ?
Ce n’est pas du tout ce que pense Altan Gokalp :
« La Turquie est dans l’Europe depuis un siècle. Et pendant six siècles l’Empire Ottoman a été au coeur de l’Europe. Il y a déjà quinze millions de musulmans autochtones dans l’Union Européenne sans compter les populations immigrées. L’attitude de rejet est injustifiée et irresponsable. Elle a eu pour conséquence de faire naître un ultranationalisme turc dont les conséquences sont imprévisibles ».

* Altan Gokalp a participé à la première table ronde des Rencontres d’Averroès 2006 qui avaient pour thème« Liberté, libertés, entre Europe et Méditerranée », il revient à Martigues le 4 novembre pour participer au débat avec Cengiz Aktar et Thierry Fabre.

Istanbul Frénésies

Le sociologue Michel Péraldi* s’est longuement intéressé aux échanges commerciaux dits informels. Un commerce « à la valise» qui circule entre Marseille, Naples, les villes algériennes ou tunisiennes et Istanbul.
« L’ensemble des commerces transnationaux informels, représentent des moments de socialité parfois vécus intensément. Ils sontégalement des lieux et des moments d’apprentissage mutuel, de discipline, voir de civilisation ». La capitale turque est l’un des centres névralgiques de ces routes commerciales et humaines. Michel Péraldi s’est donc plongé dans la foule et le mouvement de cette économie de bazar qui occupe un quartier entier d’Istanbul. Il en a extirpé une série de récits et portraits qui, tout en assumant entièrement leur subjectivité, offrent des perspectives inédites et pourtant pertinentes sur l’économie moderne. Des parcours de vie souvent chaotiques « auxquels la ville et le commerce semblaient en mesure de donner un épilogue honorable ». Un tout autre regard sur l’immigré et sur les questions d’intégration.

* Michel Péraldi participe à Marseille au débat
« Turquie, un pays entre mondes » à la Bibliothèque départementale Gaston Defferre le 5 novembre.

Cercle vicieux

Il n’empêche la question religieuse est l’une des justifications du refus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Posture d’autant plus paradoxale que la laïcité est inscrite dans la constitution de ce pays. Certes, comme l’explique Cengiz Aktar, le contexte turc n’a que très peu de rapport avec notre laïcité française.« La religion en Turquie continue à apparaître comme structurante pour la majorité des citoyens et ce contrairement à la plupart des pays européens ». Pour autant, il convient de différencier la laïcité de l’Etat et celle des individus.« On ne peut exiger d’un individu qu’il soit laïc. Même dans les pays d’Europe, où la religion a perdu de sa prédominance, des millions de personnes vivent encore selon les préceptes religieux. Les gens sont libres d’avoir la foi. Par contre le pouvoir politique doit rester neutre vis-à-vis de toutes les religions qui s’exercent sur son territoire. Pour la Turquie, le principe est acquis, il est même inscrit dans la constitution ». Mais dans les actes, la situation est plus complexe et loin d’être parfaite. « En fait, le grand défi pour la Turquie, poursuit Cengiz Aktar, consiste à renouer avec l’époque de l’Empire Ottoman qui garantissait la coexistence pacifique et harmonieuse entre religions. Ce pays doit trouver une forme moderneà cette coexistence ». L’équilibre fragile reposerait sur « un compromis entre le laïcisme à la française et le sécularisme anglo-saxon de façon à injecter une dose de réalité religieuse dans la sphère publique, mais tout en veillant à ce que l’Etat n’interfère pas dans les questions religieuses… Et la religion ne doit pas non plusêtre tentée de s’immiscer dans les affaires politiques ». Or aujourd’hui, en Turquie, la religion est en quelque sorte étatisée puisque le Président de la République et le Premier Ministre sont membres du parti musulman AKP. Voici le prétexte idéal pour justifier le refus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. « En effet, explique encore Cengiz Aktar, on peut prouver que tous les autres arguments, géographiques, politiques, diplomatiques, économiques qui sont avancés pour s’opposer à l’adhésion de la Turquie à l’UE, sont infondés. La religion est le seul argument qui résiste ». Il n’en est pas moins irrationnel. « Les gens ont besoin de boucs émissaires. L’islam, aujourd’hui, apparaît comme une menace pour l’Occident chrétien. L’islamophobie est bien réelle et elle alimente l’ostracisme et la méfiance vis-à-vis de la Turquie ». Et cercle vicieux, cette stigmatisation conforte ceux qui, au sein de l’islam, prônent le rejet de la « culture occidentale ».

MARDI 4 NOVEMBRE
MARTIGUES, Théâtre des Salins [petite salle]
19 H 30 - Débat & concert
Débat « La Turquie en Europe ou hors d’Europe » avec Cengiz Aktar [économiste, ancien administrateur aux Nations Unies, défenseur de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne & auteur de plusieurs ouvrages dont « Lettres aux Turco-sceptiques », Actes Sud - 2004 / intervenant aux Rencontres d’Averroès], Altan Gökalp [anthropologue, directeur de recherche au CNRS & spécialiste de la Turquie] & Thierry Fabre
Concert de chants et musique sacrée de la Turquie avec Ulas Özdemir
Une soirée proposée par le Théâtre des Salins, scène nationale de Martigues
[entrée libre]

MERCREDI 5 NOVEMBRE
MARSEILLE, Bibliothèque départementale Gaston Defferre [auditorium]
18 H 30 - Rencontre & concert « La Turquie un pays entre mondes »
Rencontre avec Cengiz Aktar, Michel Péraldi [directeur de recherche au CNRS & directeur du Centre Jacques Berque à Rabat - Maroc, auteur de « Istanbul Frénésies », P’tits Papiers - 2008], animée par Thierry Fabre
Concert de chants & musique sacrée de la Turquie avec Ulas Özdemir
Une soirée proposée en partenariat avec la Bibliothèque départementale Gaston Defferre
[entrée libre]

Ulas ÖzdemirPortrait de Ulas Özdemir
© Droits réservés

Ulas Özdemir
Chants d’amour mystique

Ulas Özdemir, en digne héritier des asık, troubadours amoureux en Anatolie, consacre la plus grande partie de son temps aux chants et poèmes mystiques Alévis, groupe religieux de l’islam hétérodoxe. Ce grand érudit [ethnomusicologue, diplômé de l’Université Yildiz d’Istanbul], conjugue ainsi savoir théorique et expérience sensible. Grâce à ses recherches et à sa virtuosité, la tradition musicale continue à être vivante et inspirante. Dans son dernier disque, Bu Dem - This Breath [Kalan Music, 2008], il interprète des morceaux qui lui ont été transmis oralement par les chefs spirituels de son pays natal, la région de Maras, dans le sud-est de la Turquie. Il s’est imprégné de cette musique sacrée pour la réinterpréter le plus fidèlement possible, mais avec sa propre sensibilité. Un concert de Ulas Özdemir s’apparente à une invitation initiatique, un voyage dans le temps aux côtés des grands poètes anatoliens, Seyit Nesimi [XIVe siècle], Sah Hatayi [XVe], Pir Sultan Abdal [XVIe], jusqu’aux oeuvres plus contemporaines qui perpétuent cette tradition. L’artiste s’accompagne avec des instruments anciens et très peu joués, des luths à long manche, comportants trois cordes [dede sazi] ou deux cordes [ruzba]. Son chant révèle toute la poésie et la spiritualité toujours active aussi bien en Anatolie que sur la scène stambouliote d’aujourd’hui.
Un moment rare d’intimité avec le public pour s’imprégner du moindre souffle de cette musique qui réconcilie l’homme et la nature.

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René