La Turquie
dans l’Europe
Cengiz Aktar*, universitaire turc, ancien administrateur
aux Nations Unies, est l’un des
principaux avocats de l’intégration de la
Turquie dans l’Union Européenne. Il participera
aux Rencontres d’Averroès et interviendraà plusieurs reprises dans le cadre des manifestations placées sous le signe de
l’échange entre les deux rives de la Méditerranée. Il est particulièrement bien
placé pour nous éclairer sur les causes des peurs infondées qui renforcent artificiellement
le face-à-face entre Islam et Occident.
« On oppose islam et laïcité de la même manière que l’on oppose l’Islam et
l’Occident. Ce sont des équivalences qui ne tiennent pas ». Cengiz Aktar nous
rappelle que, comme les autres religions, l’islam a évolué au fil des siècles et
qu’elle n’est pas ontologiquement, réfractaire à la laïcité. « Certains voudraient
cantonner l’histoire de l’islam à la seule conquête mahométane du VIIe siècle. Ces
représentations qui tentent de réduire l’islam à une religion immuablement basée
sur la rapine et la soumission ne correspondent à aucune réalité historique. Cette
civilisation ne s’est pas propagée que par l’épée, loin de là, mais aussi beaucoup
par les échanges commerciaux et intellectuels. Les grands empires musulmans
ont tous été régis par le césaropapisme, c’est-à-dire la primauté du gouvernement
temporaire [le César] sur les affaires religieuses [le Pape]. Ces empires très
modernes ont su faire coexister des ethnies et des religions très différentes les
unes des autres ».
Affirmer qu’en tant que culture et civilisation, l’Islam est porteur de valeurs et de
traditions radicalement différentes de celles de l’Europe, c’est ignorer les multiples
courants de pensée et aspirations qui traversent ces sociétés. « Ceux qui
campent sur des positions essentialistes se basent sur des présentations de
l’islam qui sont très minoritaires ».
* Cengiz Aktar est à Martigues le 4 novembre et Marseille le 5 novembre pour débattre de ces questions. |
« L’attitude de rejet
est injustifiée
et irresponsable»
Altan Gokalp est directeur de recherche au
CNRS. Ce spécialiste de l’histoire de la Turquie
a notamment travaillé sur le « moment libéral »
que le monde Ottoman a traversé au XIXe
siècle. Comme le rappelait déjà l’historien en
2006*, la révolution kémaliste qui a abouti à la
création de la République Turque, est l'une
des conséquences directes de ces mouvements
de transformation politique. En 1920,
Mustafa Kemal laïcise brutalement la Turquie,
il casse l'ordre traditionnel local et la société
rurale, remplace l'alphabet arabe par l'alphabet
latin, donne le droit de vote aux femmes… La république s'impose donc par la force au
peuple. « On entre dans un processus où l'Etat se retrouve en rupture avec la société »,
explique Altan Gokalp. La relation entre république
et démocratie ne va donc pas de soi.« Ainsi, en Turquie aujourd’hui, les islamistes
se revendiquent de la démocratie pour faire
valoir leur position et lutter contre la laïcité.
C’est au nom de la liberté d’expression qu’ils
instrumentalisent les procédures démocratiques.
Ils détournent les valeurs de la rationalité pour tenter d’introduire l’ordre moral, le
cléricalisme, la non universalité des droits de
l’homme ». Pour renforcer la dimension démocratique
de ce pays faut-il l’isoler ?
Ce n’est
pas du tout ce que pense Altan Gokalp :
« La Turquie est dans l’Europe depuis un
siècle. Et pendant six siècles l’Empire Ottoman
a été au coeur de l’Europe. Il y a déjà quinze
millions de musulmans autochtones dans
l’Union Européenne sans compter les populations
immigrées. L’attitude de rejet est injustifiée
et irresponsable. Elle a eu pour conséquence
de faire naître un ultranationalisme
turc dont les conséquences sont imprévisibles ».
* Altan Gokalp a participé à la première table ronde
des Rencontres d’Averroès 2006 qui avaient pour thème« Liberté, libertés, entre Europe et Méditerranée »,
il revient à Martigues le 4 novembre pour participer au
débat avec Cengiz Aktar et Thierry Fabre. |
Istanbul Frénésies
Le sociologue Michel Péraldi* s’est longuement
intéressé aux échanges commerciaux
dits informels. Un commerce « à la valise» qui circule entre Marseille, Naples, les villes
algériennes ou tunisiennes et Istanbul.
« L’ensemble des commerces transnationaux
informels, représentent des moments de
socialité parfois vécus intensément. Ils sontégalement des lieux et des moments d’apprentissage
mutuel, de discipline, voir de
civilisation ». La capitale turque est l’un des
centres névralgiques de ces routes commerciales
et humaines. Michel Péraldi s’est donc
plongé dans la foule et le mouvement de
cette économie de bazar qui occupe un
quartier entier d’Istanbul. Il en a extirpé une
série de récits et portraits qui, tout en
assumant entièrement leur subjectivité,
offrent des perspectives inédites et pourtant
pertinentes sur l’économie moderne. Des
parcours de vie souvent chaotiques « auxquels
la ville et le commerce semblaient en mesure
de donner un épilogue honorable ». Un tout
autre regard sur l’immigré et sur les questions
d’intégration.
* Michel Péraldi participe à Marseille au débat
« Turquie,
un pays entre mondes » à la Bibliothèque départementale
Gaston Defferre le 5 novembre.
|
Cercle vicieux
Il n’empêche la question religieuse est l’une des justifications du refus d’adhésion
de la Turquie à l’Union Européenne. Posture d’autant plus paradoxale que la
laïcité est inscrite dans la constitution de ce pays. Certes, comme l’explique
Cengiz Aktar, le contexte turc n’a que très peu de rapport avec notre laïcité française.« La religion en Turquie continue à apparaître comme structurante pour la
majorité des citoyens et ce contrairement à la plupart des pays européens ». Pour
autant, il convient de différencier la laïcité de l’Etat et celle des individus.« On ne peut exiger d’un individu qu’il soit laïc. Même dans les pays d’Europe, où la religion a perdu de sa prédominance, des millions de personnes vivent encore
selon les préceptes religieux. Les gens sont libres d’avoir la foi. Par contre le
pouvoir politique doit rester neutre vis-à-vis de toutes les religions qui s’exercent
sur son territoire. Pour la Turquie, le principe est acquis, il est même inscrit dans
la constitution ». Mais dans les actes, la situation est plus complexe et loin d’être
parfaite. « En fait, le grand défi pour la Turquie, poursuit Cengiz Aktar, consiste à renouer avec l’époque de l’Empire Ottoman qui garantissait la coexistence pacifique
et harmonieuse entre religions. Ce pays doit trouver une forme moderneà cette coexistence ». L’équilibre fragile reposerait sur « un compromis entre le
laïcisme à la française et le sécularisme anglo-saxon de façon à injecter une dose
de réalité religieuse dans la sphère publique, mais tout en veillant à ce que l’Etat
n’interfère pas dans les questions religieuses… Et la religion ne doit pas non plusêtre tentée de s’immiscer dans les affaires politiques ». Or aujourd’hui, en Turquie,
la religion est en quelque sorte étatisée puisque le Président de la République et
le Premier Ministre sont membres du parti musulman AKP. Voici le prétexte idéal
pour justifier le refus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. « En effet,
explique encore Cengiz Aktar, on peut prouver que tous les autres arguments,
géographiques, politiques, diplomatiques, économiques qui sont avancés pour
s’opposer à l’adhésion de la Turquie à l’UE, sont infondés. La religion est le seul
argument qui résiste ». Il n’en est pas moins irrationnel. « Les gens ont besoin de boucs émissaires. L’islam, aujourd’hui, apparaît comme une menace pour
l’Occident chrétien. L’islamophobie est bien réelle et elle alimente l’ostracisme et
la méfiance vis-à-vis de la Turquie ». Et cercle vicieux, cette stigmatisation
conforte ceux qui, au sein de l’islam, prônent le rejet de la « culture occidentale ».

MARDI 4 NOVEMBRE
MARTIGUES, Théâtre des Salins
[petite salle]
19 H 30 - Débat & concert
Débat « La Turquie en Europe ou hors
d’Europe » avec Cengiz Aktar [économiste,
ancien administrateur aux Nations Unies,
défenseur de l’entrée de la Turquie
dans l’Union Européenne & auteur de
plusieurs ouvrages dont « Lettres aux
Turco-sceptiques », Actes Sud - 2004 /
intervenant aux Rencontres d’Averroès],
Altan Gökalp [anthropologue, directeur
de recherche au CNRS & spécialiste
de la Turquie] & Thierry Fabre
Concert de chants et musique sacrée de la Turquie avec Ulas Özdemir
Une soirée proposée par le Théâtre des
Salins, scène nationale de Martigues
[entrée libre]

MERCREDI 5 NOVEMBRE
MARSEILLE, Bibliothèque départementale
Gaston Defferre [auditorium]
18 H 30 - Rencontre & concert « La Turquie
un pays entre mondes »
Rencontre avec Cengiz Aktar,
Michel Péraldi [directeur de recherche au
CNRS & directeur du Centre Jacques Berque à Rabat - Maroc, auteur de « Istanbul
Frénésies », P’tits Papiers - 2008], animée
par Thierry Fabre
Concert de chants & musique sacrée de la
Turquie avec Ulas Özdemir
Une soirée proposée en partenariat avec la
Bibliothèque départementale Gaston Defferre
[entrée libre]
 |
Portrait de Ulas Özdemir
© Droits réservés
Ulas Özdemir
Chants d’amour mystique
Ulas Özdemir, en digne héritier des asık,
troubadours amoureux en Anatolie, consacre
la plus grande partie de son temps aux
chants et poèmes mystiques Alévis, groupe
religieux de l’islam hétérodoxe. Ce grand érudit [ethnomusicologue, diplômé de
l’Université Yildiz d’Istanbul], conjugue ainsi
savoir théorique et expérience sensible.
Grâce à ses recherches et à sa virtuosité, la
tradition musicale continue à être vivante et
inspirante. Dans son dernier disque, Bu Dem
- This Breath [Kalan Music, 2008], il interprète
des morceaux qui lui ont été transmis oralement
par les chefs spirituels de son pays
natal, la région de Maras, dans le sud-est de
la Turquie. Il s’est imprégné de cette musique
sacrée pour la réinterpréter le plus fidèlement
possible, mais avec sa propre sensibilité.
Un concert de Ulas Özdemir s’apparente à une invitation initiatique, un voyage dans le
temps aux côtés des grands poètes anatoliens,
Seyit Nesimi [XIVe siècle], Sah Hatayi
[XVe], Pir Sultan Abdal [XVIe], jusqu’aux
oeuvres plus contemporaines qui perpétuent
cette tradition. L’artiste s’accompagne avec
des instruments anciens et très peu joués,
des luths à long manche, comportants trois
cordes [dede sazi] ou deux cordes [ruzba].
Son chant révèle toute la poésie et la spiritualité toujours active aussi bien en Anatolie
que sur la scène stambouliote d’aujourd’hui.
Un moment rare d’intimité avec le public pour
s’imprégner du moindre souffle de cette
musique qui réconcilie l’homme et la nature. |