Les Rencontres d'Averroès - 15ème édition - Entre Islam et Occident, la Méditerranée?
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1ère table ronde : Entre Mahomet et Charlemagne, faille irréductible ou monde commun ?
Compte rendu par Frédéric Kahn

> Télécharger la première partie de la table ronde [79,5 Mo]
> Télécharger la deuxième partie de la table ronde [80,7 Mo]

Thierry Fabre a tout d’abord remis en perspective les Rencontres d’Averroès.  Il a évoqué trois figures d’intellectuels qui ont contribué à leur avènement. Jacques Berque, professeur au Collège de France à qui l’on doit le sous titre de ces rencontres « penser la méditerranée des deux rives », c’est-à-dire « créer les conditions d’un regard qui ne soit pas unilatéral, mais décentré ». La deuxième personnalité, le philosophe Alain de Libéra, a mis en lumière, dans un ouvrage consacré au Moyen âge, les sources arabes de la culture européenne. Un héritage que l’on a trop tendance à oublier. « On parle beaucoup de l’héritage grec et latin et beaucoup moins des legs sémitique, juif et arabe ». Thierry Fabre a ensuite lu un extrait d’un texte écrit par Albert Camus en 1948 et publié dans Les Cahiers du Sud. « Si les Grecs ont touché au désespoir c’est toujours à travers la beauté et ce qu’elle a d’oppressant (…) Notre temps au contraire à construit son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble si la douleur pouvait jamais l’être (…) L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D’une certaine manière le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre les artistes et les conquérants, la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûtera aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire ».
Parce que ces filiations intellectuelles résistent à l’usure du temps, elles offrent des perspectives d’avenir. Ainsi, les Rencontres d’Averroès sont l’une des clés de voûte du projet de Marseille Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture. La manifestation fêtera ses vingt ans à cette occasion. 
Mais, en cette année 2008, les Rencontres d’Averroès répondent à une urgence : déconstruire l’idéologie dominante du « choc des civilisations » entre l’Islam et l’Occident. Thierry Fabre déclarait dans le programme édité par l’espaceculture à l’occasion de cette 15e édition : « Comment expliquer ces peurs multipliées, ces passions irraisonnées qui poussent à l’affrontement et mettent en scène de « nouveaux croisés, d’un côté, et de « nouvelles invasions barbares », de l’autre. Que dire de la Méditerranée au moment où est mis en avant le face à face Islam/Occident ? Est-elle devenue le nouveau théâtre des opérations ou au contraire le lieu d’une communauté à imaginer qui transcende l’opposition Islam/Occident ? ».

La première table ronde s’est penchée sur les sources historiques de ces discours de violence et de guerre qui justifient la soit disant opposition entre deux blocs homogènes et irréductibles. Comme l’a rappelé Emmanuel Laurentin, le titre de cette table ronde renvoie à un livre écrit au début du XXe siècle par Henri Pirenne. L’historien Belge affirme en substance que les conquêtes arabes ont mis fin à l’unité latine du monde méditerranéen. En coupant l’Europe de ces racines romaines, l’arrivée de l’Islam aurait provoqué une fracture radicale et irrémédiable.
Jocelyne Dakhila replace tout d’abord les propos de l’historien dans son contexte : écouter l'extrait [12,2 Mo]
« Pirenne est un nationaliste Belge. Il écrit ce texte en 1922, quelques années seulement après la grande guerre. Sa préoccupation principale concerne l’unité de l’Europe meurtrie par le conflit. Sa thèse, consiste à dire que l’arrivée de l’Islam a conduit l’Europe à se replier sur elle-même, donc que la naissance de l’Islam a été, en quelque sorte, l’acte de naissance de l’Europe. Or, on sait de longue date que l’arrivée de l’Islam n’a pas donné lieu à une interruption significative des communications et des échanges entre les deux rives ».
Pour Jocelyne Dakhila, nous sommes dans un « moment pirennien » où la problématique de la fracture est dominante. « Le besoin d’une Europe unifiée peut créer un mouvement de repli sur soi. La difficile construction de l’Union Européenne favorise ces lignes de fracture avec les autres ». La chute du bloc communiste, en 1989, a également entraîné un déplacement des frontières symboliques. « La figure du despotisme oriental s’incarnait d’une certaine façon dans l’hégémonie autoritaire de l’URSS. La fin du communisme a recentré tous les regards sur l’islam ». L’altérité radicale répond donc bien plus à une construction intellectuelle qu’à une réalité historique.
Car, comme le fait remarquer Ali Benmaklouf, si on admet que nos identités sont multiples et fluctuantes, il devient alors très difficile de s’installer dans l’idée de la séparation : écouter l'extrait [12 Mo]
Et le philosophe de poursuivre : « En ce qui concerne mon domaine d’étude, la continuité est avérée entre les écoles d’Alexandrie et de Bagdad. Les philosophes arabes estimaient que leur devoir était de relayer les catégories théorisées par Aristote.  Ce ne fut pas du tout une imitation, mais une recontextualisation des thématiques qui semblaient pouvoir échapper au cloisonnement d’une culture. Ces philosophes combattaient le sophisme du particularisme culturel ».

Marwan Rashed, spécialiste de la transmission du savoir Grecque au Moyen Age, a lui aussi mis en avant l’absence de rupture entre le Monde Antique, l’Europe et l’Islam : écouter l'extrait [12,9 Mo]
« A certains moments de l’histoire se produit des bifurcations. On assiste à l’émergence de situations singulières qui entraînent une série de déterminations. L’avènement de l’islam sur la scène méditerranéenne est évidemment un événement important. Mais interpréter cet événement comme une rupture correspond à une erreur historique. L’évolution culturelle et scientifique du monde islamique s’inscrit, non seulement, dans une continuité réelle avec les mondes qui l’ont précédé, mais, elle débouche aussi sur une ouverture à d’autres horizons. Avec l’Islam on assiste à une forme de symbiose entre différentes traditions greco-hélénistique, syriaque, persane, sanscrite et bien sûr arabe. Différentes traditions ont ainsi conflué à Bagdad au IXe siècle. Par exemple, les astronomes se sont d’abord appuyés sur la science sanskrite et quand ils en ont touché les limites, ils se sont tournés vers l’astronomie grecque » « Il existe une réelle dynamique dans l’histoire des sciences, ajoute Ali Ben Makhlouf : écouter l'extrait [3,7 Mo] L’école de Padou au XIVe siècle était un foyer de contradictions. Galilée est en quelque sorte le fruit de ces controverses ».  Mais évitons de nous abandonner à toute vision irénique. « Il faut distinguer la production du savoir et sa diffusion qui d’un point de vue historique se heurte à de nombreux blocages politiques et religieux ».  Même les guerres participent aux phénomènes d’acculturation. Jocelyne Dakhlia : « Les événements violents, les affrontements, ont aussi pour effets de provoquer du rapprochement et de l’interconnaissance. Même dans la souffrance de la captivité, on côtoie l’autre, on apprend sa langue, sa culture, ses modes de vie ». L’historienne vient de publier un livre sur la lingua franca, une langue méditerranéenne, fruit des rapprochements violents entre l’Orient et l’Occident : écouter l'extrait [14,3 Mo] « On perçoit assez peu la Méditerranée comme un monde métis et de brassage. La lingua franca a donné lieu à très peu d’étude parce que, justement, elle se situe sur ce versant très métissé de l’histoire de la Méditerranée. Pourquoi se souvient-on plus facilement des ruptures que des formes de circulation, d’interaction, d’osmose même ?  La lingua franca a très concrètement été un pidgin à base de langues essentiellement romanes. Ce langage était utilisé sur tous les bords de la Méditerranée et pas seulement dans les ports. Sa diffusion était beaucoup plus importante ». Ce qui vient contredire les thèses véhiculées par l’historien américain Bernard Lewis. Il prétend que le monde musulman n’aurait pas eu de curiosité pour les autres sociétés. Cette absence d’intérêt pour les autres cultures expliquerait son déclin. « Pourquoi jusqu’au XIXe siècle les langues savantes européennes ne sont-elles pas enseignées dans le monde arabe ? s’interroge alors  Jocelyne Dakhlia. Une réponse pourrait être donnée par la Lingua franca qui participait déjà de cette interconnaissance.  Elle prouve que le monde islamique avait une connaissance des langues européennes très poussée. Les sociétés islamiques ont une capacité d’intégration très importante. Elles sont ouvertes à l’étranger, avec des possibilités d’ascension sociale plus grandes qu’en Europe où les sociétés sont beaucoup plus stratifiées par le sang et le lignage ».

Le monde islamique n’a donc pas été hermétique aux autres cultures. Marwan Rashed confirme, avec exemple historique à l’appui : écouter l'extrait [11,1 Mo] « Un théologien de Bagdad au IXe siècle a produit une étude comparée des trois religions du livre. Il a mis en avant le fait que le principe de révélation butait sur des obstacles scientifiques et philosophiques. Et pourtant, un siècle plus tard, il était considéré comme l’un des théologiens musulmans les plus subtils ». Pour Jocelyne Dakhlia et contrairement aux idées reçues, les différences culturelles se réduisent à peu de chose : écouter l'extrait [9,1 Mo] « Mais nous sommes dans un moment qui tend à tout culturaliser. Or toutes les divergences entre les sociétés ne sont pas culturelles. Beaucoup relèvent en fait d’options politiques ». Mais alors pourquoi les éléments de continuité sont-ils autant minorés ? Jocelyne Dakhlia avance quelques hypothèses : « Il se peut que l’histoire des mentalités ait contribué à véhiculer l’idée que l’on est enfermé dans sa culture. D’autre part, le continuum avec l’islam pose problème d’un point de vue théologique. L’islam prétend dépasser le christianisme. C’est la raison pour laquelle il a longtemps été interprété comme une hérésie ».
L’historienne est persuadée que la peur de l’islam coïncide avec un retour, conscient ou inconscient, aux racines chrétienne de l’Europe. « Dans les arguments des intellectuels hostiles à l’Islam on retrouve les arguments de la polémique médiévale. Ce qui prouve la résurgence d’une identité chrétienne de l’Europe ».
Mais les lignes de ruptures ne sont pas à sens unique et les sociétés musulmanes ne peuvent pas non plus s’absoudre de toute responsabilité. Marwan Rashed : écouter l'extrait [6,6 Mo] « Actuellement, aucun gouvernement arabe n’est légitime, ni démocratiquement élu. A cause de cette absence de démocratie, l’impulsion vers la connaissance est inexistante. Des conditions politiques sont nécessaires pour développer un attrait pour le savoir. Le rapport est particulièrement déséquilibré en sciences humaines. Les chercheurs arabo-islamiques ont tendance à se focaliser sur leur petit lopin culturel national. Pour qu’il y ait véritablement échange entre les deux rives de la Méditerranée, il faudrait favoriser le fait que le savoir est universel ».

Les débats avec la salle n’ont fait que confirmer le caractère idéologique et ne reposant sur aucun véritable fondement historique, de la rupture entre l’Occident et l’Islam. Jocelyne Dakhlia : « Je ne pense pas qu’il y ait eu véritablement de rupture entre les mondes occidentaux et arabo-musulmans. Si la rhétorique politique prétendait écraser l’ennemi, la réalité était beaucoup plus pragmatique avec le maintien de relations et d’interactions très poussées. On était dans une relation d’antagonisme relativement équilibré. Par contre, en 1798, avec la campagne d’Egypte de Bonaparte, s’est opéré un profond basculement ». La colonisation s’est bien évidemment appuyée sur des idéologies qui avaient tout intérêt à prôner la rupture. Mais, même aux heures les plus sombres, la séparation n’a jamais été totalement consommée.

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René