>> Les tables rondes
>> Présentation de la 2ème table ronde
2ème table ronde : Entre islam(s) et laïcité(s), fractures durables ou convergences possibles ?
Compte rendu par Frédéric Kahn
> Télécharger la première partie de la table ronde [67,9 Mo]
> Télécharger la deuxième partie de la table ronde [89,7 Mo]
Cette deuxième table ronde, animée par Dominique Rousset, journaliste à France Culture, a permis d’envisager la dimension sociétale, culturelle et religieuse de l’opposition supposée entre Islam et Occident. Franck Frégosi insista tout d’abord sur la pluralité des approches : écouter l'extrait [11,7 Mo] « La réalité de l’islam doit échapper aux visions monolithiques et essentialistes. Mais de même, en France, nous devons sortir d’une approche paradigmatique de notre laïcité supposée être un modèle transposable à toutes les situations politiques, culturelles et religieuses. Plutôt que de fractures durables ou de convergences possibles, je parlerai d’inévitables interactions. Force est de constater que le quotidien des musulmans de France consiste à trouver des interactions entre leur rapport à la religion et leur rapport à la laïcité. Ce qui implique, qu’en retour, la laïcité s’interroge sur son ancrage historique et culturel ». Abdennour Bidar s’attacha, lui aussi, à évacuer l’idée d’une quelconque incompatibilité entre islam et laïcité. « Cette question renvoie de façon beaucoup plus générale au problème des sociétés multiculturelles dans lesquelles des individus de différentes cultures sont amenés à cohabiter. Jusqu’où les différences de chacun peuvent-elles se manifester dans l’espace commun sans que ce dernier ne s’atomise. D’autre part, les revendications de l’islam interviennent dans des sociétés sécularisées qui ont cru évacuer les questions religieuses. L’islam va servir de miroir, de révélateur, de caisse de résonance, par rapport aux interrogations que soulève l’évolution du processus de sécularisation ». Pour Cengiz Aktar, le choix entre fracture et convergence dépendra de la capacité de l’Europe à intégrer la Turquie à l’UE. Quant à Mustapha Chérif, il rappelle que la crise du vivre ensemble, du rapport entre le spirituel et le temporel, ne concerne pas que les sociétés musulmanes.
Franck Frégosi travaille depuis de nombreuses années sur les différentes expressions religieuses de l’islam en France. Il revient sur la question de la sécularisation. « Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler d’une sortie de la religion. Indéniablement, nous sommes face à des mutations dans les modes d’expressions religieuses. J’observe au quotidien qu’en dépit des discours sur la confrontation et la rupture, nous assistons en fait à un accommodement raisonnable entre l’islam vécu et la laïcité. Notre laïcité juridique a été conçue alors même que le christianisme était absolument dominant. L’islam interpelle le caractère plus ou moins opérationnel de ce système législatif ». Il existe bien un phénomène d’adaptation réciproque. « La grande majorité des musulmans s’interroge sur ce qui dans le système normatif de l’islam est soluble dans le contexte français. Cette adaptation est en cours et, bien sûr, elle est parfois contradictoire, car, de part et d’autre, un certain nombre de tensions perdurent ». L’islam comme les autres religions, doit s’adapter à la laïcité. « Toutes les religions acceptent mal d’être dessaisies de leur sphère d’influence dans la Cité ». Souvenons-nous en effet, qu’en son temps, la loi de 1905 instaurant la séparation de l’Eglise et de l’Etat a été violemment rejetée par les catholiques.
Evitons donc de nous focaliser sur l’islam le plus conservateur, mais qui reste minoritaire. Abdennour Bidar : « En Europe, la majorité des musulmans tente de trouver un juste équilibre entre la fidélité à son héritage, à sa pratique et l’adaptation à un environnement qui fonctionne selon des règles différentes. Il y a beaucoup d’intelligence en acte dans cette adaptation. Elle devrait être mieux relayée. Les musulmans ont besoin d’échanger sur ces questions. Ils ont aussi besoin d’être accompagnés par de la pensée. Nous sommes un certain nombre à essayer de rendre intelligible ce mouvement d’accommodement ». Mais jusqu’à quel point une société qui vise à l’unité peut-elle intégrer les particularismes ? Abdennour Bidar : « Les demandes communautaires posent problèmes, car elles émanent d’une fraction de la population musulmane ayant le soucis de conserver absolument intact un certain nombre de traditions, de valeurs, de rites ». La limite de la recevabilité de ces demandes se situe à l’endroit d’une menace pour le vivre ensemble ; quand elles imposent un mode de vie séparé. « Une société multiculturelle doit faire droit à un certain nombre de ces demandes pour ne pas générer des sentiments d’exclusion et de rejets. Mais dans quelles mesures ? ». En tout cas, il est nécessaire de ne pas stigmatiser a priori le croyant. « Plus de foi, ce n’est pas moins d’intelligence », rappelle Franck Frégosi.
Cengiz Aktar propose alors de déplacer le débat sur le terrain politique : écouter l'extrait [16,5 Mo] « La demande d’adhésion de la Turquie à l’Europe est un pavé dans la mare européenne. Cette éventualité d’une Turquie avec 70 millions de musulmans au cœur de l’Europe dérange énormément. On occulte ce débat, alors que l’expérience turque en matière de laïcité est bien concrète ». Cengiz Aktar rappelle que l’Empire Ottoman était multiethnique et multiconfessionnel : « 40% de sa population au début du XXe siècle était non musulman. L’occidentalisation de la Turquie date de deux siècles, elle est pourtant superbement ignorée par l’Europe. Le PJD (Parti de la justice et du développement) est un parti islamiste qui fait l’exercice du pouvoir depuis les années 70. On assiste-là à un phénomène de normalisation. A tel point que, dans la terminologie européenne, on voit apparaître un nouveau terme : musulman démocrate. Avec la demande d’adhésion de la Turquie à l’UE, le débat sur la relation entre islam et laïcité s’invite au cœur de l’Europe ».
Pour Abdennour Bidar, cette approche politique se double d’une dimension spirituelle : écouter l'extrait [6,9 Mo] « L’Occident et l’Islam partagent une crise du sacré. Chaque partie renvoyant à l’autre la responsabilité de sa propre crise. Du côté de l’Islam, nous avons un sacré qui depuis des siècles s’est largement fossilisé. Du côté occidental, nous assistons à un phénomène de sécularisation, une perte de contact avec la question du sens spirituel de l’existence. Les musulmans posent la religion comme une ressource de sens, de sagesse. Ils invitent ainsi l’Europe à s’interroger sur son rapport à une spiritualité qu’il faudrait remobiliser sans pour autant réactiver des mouvements réactionnaires ». « Le monde est hétérogène, il n’est pas homogène, renchérit Mustapha Cherif : écouter l'extrait [12,5 Mo] Nul n’a le monopole de la liberté comme fondement de l’existence. Les musulmans considèrent que l’islam est libérateur. Ils affirment, à juste titre, qu’ils n’ont pas attendu le XVIIIe siècle pour connaître la liberté et que les valeurs abrahamiques sont aussi porteuses de liberté et de démocratie. Donc, quand on nous demande de nous européaniser, de nous occidentaliser, nous émettons des réserves ». Le modèle de société occidental est-il en effet exempt de toute critique ? « Notre destin est commun. Mais, il existe des singularités et des spécificités qu’il faut respecter. Chacun plaque sur le monde de l’autre ses propres catégories, ce qui fausse le débat. Bien sûr, les religions peuvent être des clôtures et basculer dans le totalitarisme. Mais, elles peuvent être aussi des mouvements d’ouverture et de libération. Aujourd’hui, on nous propose un monde où rien n’est religieux, ni politique, mais où tout est marchandise. Le musulman s’oppose à cette déshumanisation du monde. Et, on nous dit : « vous n’avez pas le droit de critiquer la modernité ». Il ne s’agit pas d’être croyant ou incroyant, mais ouvert ou fermé. Je préfère un incroyant ouvert à un croyant fermé ». Mustapha Cherif rappelle que la cause principale de l’intolérance religieuse est avant tout politique. « Les violences monstrueuses créent des réactions monstrueuses. On confond l’effet et la cause. L’ignorance génère également de la violence. Enfin, quel type d’alternative peut-on proposer à ces modes d’uniformisation qui nivèlent notre mode d’existence ? ». Le philosophe nous invite alors à nous interroger sur les écarts entre nos théories et nos pratiques. « Comment des doctrines qui parlent d’amour basculent-elles dans la haine ? Est-ce le contexte socio-historique ? Une lecture erronée des textes sacrées ? Le goulag n’est pas dans Marx, l’inquisition n’est pas dans l’Evangile et la violence aveugle n’est pas dans le Coran ».
Les notions de liberté et de tolérance ne sont donc la propriété d’aucune société. Mais comment, dans un monde de plus en plus interconnecté et interdépendant, les rendre réellement universelles ? « Nous ne sommes plus au temps de l’autosuffisance, prévient Abdennour Bidar. Jusqu’ici, en dépit d’un certain nombre d’influences, les civilisations ont défini leurs valeurs à partir de leurs propres ressources. Nous devons maintenant élaborer un sens commun de ces valeurs. Il nous faut produire des pensées métissées, enchevêtrées. Ce qui impose à chaque société un travail d’autocritique sur ses propres représentations ».
Lors du débat avec la salle, une spectatrice fit remarquer qu’un des enjeux du débat concerne l’appropriation du corps des femmes. Elle regretta ainsi que tous les intervenants fussent des hommes et qu’aucun psychanalyste ne soit présent pour interroger la relation entre islam et laïcité à travers le prisme du fonctionnement de la psyché et des modalités de construction du genre masculin et féminin. Des voix s’élevèrent également pour revendiquer des formes de spiritualité en lien avec la science et les arts, mais dégagées de toute référence à la transcendance divine. Franck Fregosi expliqua alors que justement le rôle de l’Etat consiste à garantir le droit de croire ou de ne pas croire. « La puissance étatique doit non seulement garantir la liberté de conscience, mais aussi la liberté de pensée, ajouta Abdennour Bidar. A travers l’école, l’Etat offre à chaque individu les moyens de construire une pensée critique personnelle ».
|