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3ème table ronde : Entre djihadisme et occidentalisme, nouvel affrontement des blocs ou renaissance méditerranéenne ?
Compte rendu par Frédéric Kahn
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La troisième table ronde s’inscrivait dans une perspective politique. Thierry Fabre, animateur du débat, après avoir fait entendre un extrait de Zone, le dernier livre de Mathias Enard, interrogea ce dernier sur sa vision de la Méditerranée. Espace intermédiaire ou vaste cimetière ? « Non, ce n’est pas uniquement un vaste cimetière, répond l’écrivain. Dans Zone, je m’attache à montrer que la Méditerranée a non seulement été un lieu d’échange et de partage, mais aussi et depuis très longtemps, un lieu d’affrontement ». La Méditerranée ne ferait donc plus rêver ? « C’est justement parce qu’elle fait rêver qu’il ne faut pas oublier qu’elle est parfois un cauchemar ». Et cette dimension tragique s’incarne dans des récits. « Depuis L'Iliade, qui est en quelque sorte le récit fondateur de la littérature épique, la Méditerranée est traversée d’histoires, de mythologies. Les récits antiques, juifs, chrétiens, musulmans composent le matériau de mon livre ».
La Méditerranée évoque à Nadia Yassine à la fois un monde de légèreté et de menace, « Un mélange de beauté et d’inquiétude, de violence partagée entre le Nord et le Sud. Le bellicisme n’est pas propre à l’islam. Nous partageons la même réalité d’une mondialisation qui a exacerbé les crispations identitaires ».
Quant à Mohamed Tozy, il a longuement travaillé sur la dimension anthropologique de la Méditerranée. « L’idée de la Méditerranée contemporaine est une fabrication anthropologique qui s’est construite à partir d’un certain nombre de questions : la famille, la vengeance, la cuisine, le rapport au temps, à l’espace, à l’architecture… Cette conception relativement essentialiste est quelque peu factice et exotique. En tout cas, elle évacue le conflit, la tension. La Méditerranée n’est pas donnée uniquement par l’histoire. C’est avant tout un parti pris. Un choix tourné vers l’avenir plutôt que vers le passé. Et actuellement, ce parti pris est majoritairement assumé de façon politicienne ou sectaire ». Le djihadisme participe de cette idéologie de la confrontation. « La violence est inscrite dans le corpus de toutes les religions comme un choix possible, mais non comme une nature de la religion. Le mot djihad renvoie à la notion d’effort. Son acceptation est bien plus large que la violence et concerne aussi l’effort de la connaissance, du développement… ». Le djihad est devenu une idéologie meurtrière lors de la première guerre du Golf. « Une branche des Salafistes saoudien a rompu le consensus wahhabite pour déclarer le djihad aux américains qui occupaient l’Arabie Saoudite. C’est par rapport au contexte géopolitique actuel que l’on peut dessiner les contours de cette idéologie djihadiste ».
Pour Mathias Enard, également, la violence n’est pas consubstantielle à la religion : écouter l'extrait [14,0 Mo] « Quand la violence s’accomplie, elle n’appartient déjà plus à la religion. On entre dans un autre domaine qui est souvent idéologique et politique. Je pense que la force d’une idéologie ne réside pas dans son contenu. Elle participe plutôt du domaine de l’illusion. Ce qui compte c’est sa force intrinsèque, pas son contenu. On adhère à un mot, à un mouvement à un groupe ».
Nadia Yassine tient, elle aussi, à replacer le djihadisme dans un contexte plus large. « Cette théorie est mot pour mot une réponse à la stratégie guerrière des Américains. Elle s’inscrit dans un contexte d’affrontement, non pas entre islam et occident, mais entre le Nord et le Sud. Le djihadisme est une crispation identitaire basée sur la religion islamique. Il répond à un nationalisme religieux qui se développe un peu partout dans le monde et pas seulement dans le monde musulman ». Pour sa part, Nadia Yassine défend l’idée d’un pacte islamique pour la société musulmane : écouter l'extrait [2,9 Mo]« Le pacte islamique est une proposition concrète du mouvement que je représente. Il vise à sortir la société marocaine de la crise par la transition démocratique. L’islam est pour nous un ciment, un dénominateur commun ». Thierry Fabre s’interroge alors sur la place laissée aux non musulmans dans ce pacte : « Ce n’est pas un pacte d’exclusion, répond Nadia Yassine. Il repose sur un dénominateur commun. Au Maroc, personne ne se dit non musulman. Notre mouvement a appelé toutes les sensibilités politiques au dialogue. Nous avons organisé des conférences nationales basées sur notre identité religieuse ». Les mouvements islamiques donnent pourtant l’impression de légitimer des pratiques liberticides, notamment en direction des femmes. « Il y a beaucoup d’approches liberticides dans la pensée islamique, reconnaît Nadia Yassine. Mais, il existe aussi de véritables dynamiques. J’appartiens à un mouvement qui essaie de dépasser la lecture figée de l’islam. Cette dernière a été imposée par le pouvoir politique. Il a été un paramètre sclérosant pour notre foi qui, à l’origine, était universelle et convergeait parfaitement avec les valeurs des droits de l’homme et l’organisation démocratique de la Cité ».
Pourtant, l’interprétation des textes religieux telle qu’elle est actuellement pratiquée par les hommes reste très contraignante pour la femme. « Le pouvoir politique a marginalisé les femmes, réplique Nadia Yassine. L’histoire officielle a été écrite par des hommes. Mais, cette tare n’est pas une exclusivité de l’islam. Même si le machisme musulman est sans doute plus féroce que le machisme universel ». Cette discrimination n’est le fruit d’aucun déterminisme. Une fois encore, les causes sont essentiellement politiques, économiques et sociales. « Comment faire prendre conscience du droit des femmes à un peuple majoritairement analphabète et dépolitisé ? Le pouvoir fait tout pour légitimer l’écrasement, non seulement des femmes, mais aussi des hommes. Il est temps que les femmes se réapproprient les instruments théologiques afin de faire entendre leur sensibilité féminine. Cette dynamique est à l’œuvre et elle participe à la reconstruction du monde musulman ».
Mohamed Tozy émet des réserves sur la référence unique que représente le pacte islamique. Il note une dérive consécutive à la perte de la pluralité politique. « Toute l‘histoire de la pensée politique de l’islam nous enseigne qu’il est impossible de construire une interprétation uniquement régulée par les théologiens. Pour poser la question de la régulation par la loi, il est nécessaire de sortir des idéologies religieuses ».
En tout cas, les djihadistes s’inscrivent bien dans une posture de guerre. Sont-ils minoritaires dans l’islam, ou sont-ils en capacité de rallier les masses musulmanes ? Mohamed Tozy : « Le lexique de guerre est une ressource, un répertoire permettant de mobiliser un registre historique déterminé qui renvoie à des vécus fantasmés. En ce qui concerne le djihadisme, on ne peut pas parler d’un mouvement de masse : écouter l'extrait [9,8 Mo]. Ces mouvements éprouvent beaucoup de difficulté à recruter dans la population. Le désir de guerre est souvent la résultante d’une colère ponctuelle. Mais l’utilisation d’un registre idéologique peut permettre de basculer dans la guerre totale. Le message djihadiste renvoie à un conflit mondial et même universel entre deux visions du monde. Par contre, au niveau du vécu de l’individu, il n’existe pas un seul islam, mais des façons d’être et de faire, des ambivalences très fortes, des incertitudes extrêmement douloureuses. Les gens négocient quotidiennement leur islamité dans la contradiction, dans la croyance et l’incroyance conjuguées. Ils sont dans la négociation constante entre leur difficulté d’homme et les obligations du dogme religieux ».
Comment s’extirper de toutes ces postures de violence ? Nadia Yassine : « La colère de la jeunesse n’a rien à voir avec l’islam. Elle est l’expression d’un mal de vivre. Et la spiritualité est un antidote à la violence. Certes, une autocritique endogène de l’islam est nécessaire. Nous sommes en déficit d’élites capables d’accompagner cette mutation, car le pouvoir politique ne désire pas voir émerger une pensée autonome. Mais la politique internationale a également une grande responsabilité. Nous ne devons pas tomber dans le piège tendu par les défenseurs du choc des civilisations. L’occident n’est pas un bloc monolithique. Cette civilisation a produit une pensée lumineuse, mais aussi une pensée plus obscure encore que la pensée des djihadistes. Il faut faire le tri. Une grande faille existe entre les gouvernants et les gouvernés. La société civile développe des approches qui peuvent nous aider à reconfigurer le monde de manière plus juste. Je pense notamment à des formes d’altermondialisme, une autre pensée portée par une volonté d’échange équitable qui est en train de s’installer. Mais la convergence ne sera possible que grâce à une véritable volonté politique. Car la violence appelle la violence et l’humiliation appelle le fanatisme ».
Les événements récents, à savoir le crack boursier et l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis, sont-ils annonciateurs de la fin de l’hégémonie occidentaliste ? Mathias Enard évoque « Un mouvement qui se dessine et qui permet de déplacer la frontière entre Orient et Occident. L’islam est intégré à l’occident. Ces frontières civilisationnelles ne correspondent plus à la réalité. Prenons la Turquie. Où la situer ? En Orient, en Occident ? L’islam fait maintenant partie de l’Europe, elle est présente sur son territoire. Si la mondialisation a un effet positif, c’est bien de rapprocher des zones voisines ». Pour l’écrivain l’altérité radicale est le fruit de stratégies politiques : « L’absence de démocratie dans les pays de la rive sud de la Méditerranée est un facteur d’inégalité indéniable. Cet état de fait crée des frontières qui ensuite vont basculer sur le plan imaginaire et fabriquer de l’altérité. En revanche, les modes d’être entre les deux rives ne sont absolument pas incompatibles. L’islam est tout à fait compatible avec la démocratie, la culture, la liberté… ». L’identité se jouerait donc d’abord dans le mythe, dans la fabrication des récits, elle s’appuierait rarement sur des réalités concrètes. Reste donc à mettre en œuvre d’autres récits moins belliqueux. Mohamed Tozy : « La crise financière nous offre l’occasion de dépasser la crise de la pensée. C’est une opportunité pour sortir du paradigme conservateur et néolibéral. L’espace méditerranéen s’impose alors comme un parti pris identitaire qui accepte l’hybridation, le métissage, le pluralisme, le conflit régulé… ». Pour le sociologue, le projet porté par l’Union pour la Méditerranée (UPM) manque encore fortement d’ambition. « L’UPM représente une régression puisqu’elle reproduit une dualité alors que nous aurions surtout besoin de partenariat et d’association dans la différence. On doit espérer faire évoluer ce projet pour dépasser les enfermements. Car, aujourd’hui, pendant que l’on parle de l’Union Pour la Méditerranée, on élève des murs qui empêchent la mobilité des hommes ».
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