Rencontres d’Averroès – 16e édition « La Méditerranée, figures du tragique »
Les tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives - 27 & 28 novembre 2009
Sous le signe d’Averroès - 30 octobre au 6 décembre 2009 - Marseille, Aix-en-Provence, Apt, Arles, Carry-le-Rouet, La Ciotat, La Garde, Martigues, Port-de-Bouc, Vitrolles
Averroès junior - novembre 2009 à mars 2010 - Ressourcer les jeunes générations
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Présentation des tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives - 27 & 28 novembre 2009
Présentation des tables rondes - 27 & 28 novembre 2009
1e table ronde / vendredi 27 novembre de 14 h 30 à 16 h 30 / « Naissance de la tragédie »
2e table ronde / samedi 28 novembre de 10 h à 12 h / « Dieu et le tragique »
3e table ronde / samedi 28 novembre de 14 h 30 à 16 h 30 / « Guerres et terrorismes, un tragique contemporain ? »

<< Les tables rondes
>> Compte rendu de la 3ème table ronde

3e table ronde - samedi 28 novembre de 14 H 30 à 16 H 30
"Guerres et terrorismes, un tragique contemporain ?"
Animée par Emmanuel Laurentin [France Culture],
avec

Stéphane Audoin-Rouzeau, historien, directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, vice-président du Centre de recherches de l'Historial de la Grande Guerre (Péronne-Somme). Spécialiste de la Première Guerre Mondiale. Est paru en 2008, Combattre. Une antropologie historique de la guerre moderne, [Seuil].
Giuliano Da Empoli, sociologue et journaliste, il est actuellement Adjoint au Maire de la Ville de Florence. Fondateur et directeur de la revue politique et culturelle Zero, il a publié La Peste et L'Orgie (Éditions Grasset).
Farhad Khoskokavar, sociologue spécialiste de l'Iran, professeur à l'EHESS à Paris et directeur de recherche au Centre d'analyse d'intervention sociologiques (CADIS) - EHESS. Il est membre des comités consultatifs des revues Cemoti, depuis 2001 et Cultures et conflits depuis 2007.
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Cette troisième table ronde propose, à travers les formes contemporaines de guerres et de terrorismes, une actualisation politique de la question du tragique. Cette réflexion sur la démesure de la violence actuelle ne consiste pas à opposer deux formes de lutte, celle de l'Islam contre celle de l'Occident, pour chercher à déterminer laquelle est la plus légitime. Il s'agit au contraire de décrypter cette mécanique guerrière et ainsi montrer qu'elle n'est pas le fruit de la fatalité mais répond à des constructions idéologiques. Pour Stéphane Audoin-Rouzeau, les sociétés sembleraient engagées sur le chemin de " la déprise de la guerre ". L'historien note un recul spectaculaire de la violence de guerre depuis le second conflit mondial : " Malgré les guerres de la décolonisation, malgré la guerre du Vietnam, et en dépit de la violence déployée dans des conflits plus récents (Irak, Afghanistan), les seuils de violence de la première moitié du XXe siècle n'ont rien de comparables avec ceux du " second XXe siècle " et du début du XXIe. Ceci est particulièrement vrai pour l'Occident, mais vaut aussi pour l'ensemble de la planète. L'évolution des vingt dernières années montre un effondrement du nombre de conflits et des morts violentes à la guerre (civiles et militaires) ". Mais entre les faits et les perceptions, un décalage très important subsiste. " Car dans le même temps, nos sociétés sont marquées par une très profonde démonétisation du fait guerrier. Tout se passe comme si l'Occident européen en particulier, qui avait tant attendu la ‘‘der des der '' après 1918, croyait voir enfin réalisée cette grande attente de type, finalement, eschatologique. La mort à la guerre est ainsi, en quelque sorte, externalisée. D'où la stupeur et l'émotion en France lors de l'embuscade d'Afghanistan en août 2008. Je rappelle simplement que pendant la Première guerre mondiale, 900 Français sont morts chaque jour, en moyenne, pendant quatre ans et demi. On voit ainsi l'ampleur du basculement entre le début du XXe siècle et le début du siècle suivant ".

Le terrorisme contemporain correspond-t-il aux derniers soubresauts d'une humanité en train de définitivement se civiliser ou assiste-t-on, au contraire à l'émergence d'une nouvelle forme de violence ? Plus radicale ? Stéphane Audoin-Rouzeau se refuse à prophétiser. En revanche, il remarque dans cette violence des éléments de continuité et d'autres de rupture : " Ce que nous appelons aujourd'hui les " guerres de basse intensité ", et le terrorisme qui peut leur être lié, ne sont pas, sur le fond, des nouveautés. Les formes, en revanche, sont marquées par des éléments nouveaux, comme l'attentat suicide qui suppose une mort à soi-même constituant à mon sens, un changement de paradigme ". Le sociologue Farhad Khoskokhavar, insiste, lui, sur le fait que l'expansion des guerres nonconventionnelles repose, comme tous les conflits, sur l'affrontement entre deux idéologies. " Ce que nous appelons le terrorisme est de l'autre côté qualifié de jihad, de guerre de libération ou d'émancipation ". Il note lui aussi une évolution dans ces formes de violence extrême : " L'acteur non-étatique semble avoir acquis une place de loin plus importante que par le passé. Par ailleurs, la globalisation du terrorisme entraîne un changement de paradigme en partie lié à l'expansion de l'Internet et des technologies de communication. Autre fait notable : des minorités activistes interviennent au nom d'une version radicale de l'islam et donnent un sens nouveau et souvent répressif et régressif à leur lutte contre ce qu'ils qualifient d'hégémonie occidentale ".

Les motivations profondes de cette violence aveugle nous échappent. Il est tellement plus confortable de croire que les terroristes sont des êtres incultes. Or, on a pu constater que certains d'entre eux étaient très cultivés et avaient fait leurs études dans de grandes universités européennes ou américaines. De même, leurs actes semblent réfléchis. Les attentats ne sont pas forcément commis sous l'emprise du désespoir, ou par nihilisme. Le philosophe Adel Rifaat propose une autre grille de lecture : " Il y a un problème fondamental : la dignité. La dépendance économique, le problème palestinien, les guerres en Irak… tous ces éléments concourent à créer un sentiment d'humiliation. Le langage séculier de l'Occident n'ayant pas fourni l'outillage intellectuel nécessaire pour résoudre les problèmes, la tentation est grande de chercher des réponses ailleurs. Notamment en puisant dans des racines anciennes avec une imagerie très populaire, une lecture simplifiée et mythifiée de l'histoire de l'islam ".

De l'autre côté, la rive nord de la Méditerranée radicalise aussi sa posture. Rares sont ceux qui cherchent à comprendre les sources de cette violence aveugle, à saisir " les raisons de l'adversaire ". Stéphane Audoin-Rouzeau : " Le plus intéressant, à mon avis, a trait au scandale que les formes de la " guerre irrégulière " et le terrorisme provoquent en Occident et que signale le vocabulaire spontanément employé : " barbarie ", " sauvagerie "… Tout se passe comme si les Occidentaux en voulaient à leurs adversaires de ne pas leur offrir le type de guerre dans lequel ils excellent. Ce point a été souligné avec justesse par le général Desportes dans un livre récent, La Guerre probable. De ce point de vue, l'historien américain Victor Davis Hanson n'a pas tort. Nous restons très marqués par un " modèle occidental de la guerre " centré sur le choc frontal d'armées régulières, sans admettre tout à fait que la guerre a changé depuis longtemps, et sans être tout à fait capables de nous adapter à cette donnée. L'Afghanistan est emblématique à cet égard. Nous avons gagné la bataille en 2002 et tout indique que nous sommes tout simplement en train de perdre la guerre ". Mais au bout du compte, dans toute guerre n'y a-t-il pas que des perdants ?

par Fred Kahn

Stéphane Audoin-Rouzeau
Né en 1955, Stéphane Audoin-Rouzeau est historien, directeur d'études à l'EHESS, vice-président du Centre de recherches de l'Historial de la Grande Guerre (Péronne-Somme). Il est surtout l'un des meilleurs spécialistes de la Première Guerre Mondiale, un historien réputé qui a contribué à revisiter le conflit et à mettre en évidence sa brutalité et son impact sur les populations.
Il a notamment publié :
Combattre, Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe siècle) [Seuil, 2008]
L'enfant ennemi, pendant la Grande Guerre [Mercure de France, 2004]
Encyclopédie de la Grande Guerre 1914 - 1918, Collectif sous la direction de Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau [Éditions Bayard, 2004]
La Guerre au XXe siècle. L'expérience combattante [Documentation photographique, 2004]

Giuliano Da Empoli
Né à Paris en 1973, Giuliano da Empoli est sociologue et journaliste. Actuellement adjoint à la culture de la ville de Florence, Italie.
Remarqué pour ses nombreux articles et ouvrages. Il est le fondateur et directeur de la revue politique et culturelle Zero.
Il a notamment publié :
La peste et l'orgie [Grasset, 2007]
Canton Express. Due viaggi in Oriente (1503-2008) [Einaudi, 2008]
Obama. La politica nell'era di Facebook [Marsilio, 2008]
La sindrome di Meucci. Contro il declino italiano [Marsilio, 2006]

Farhad Khoskhokavar
Né en 1948 à Téhéran, Farhad Khosrokhavar est sociologue, spécialiste de l'Iran, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris et directeur de recherche au Centre d'analyse d'intervention sociologiques (CADIS) - EHESS. Ses recherches portent sur la sociologie de l'Iran contemporain, sur les problèmes sociaux et anthropologiques de l'islam en France ; également sur la philosophie des sciences sociales. Il est membre des comités consultatifs des revues Cemoti depuis 2001 et Cultures et conflits depuis 2007
Il a notamment publié :
A l'intérieur du Jihadisme, Comprendre le mouvement jihadiste mondial [Boulder, London, 2009]
Avoir vingt ans au pays des ayatollahs : la vie quotidienne à Qom [Robert Laffont, 2009]
Les Musulmans en Prison en Grande-Bretagne et en France (avec James Beckford et Danièle Joly, traduction du texte écrit en anglais),
[UCL Presses Universitaires de Louvain , 2007]
Quand Al Qaïda parle. Témoignages derrière les barreaux [Grasset, 2006)

 
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