>> Comptes rendus des tables rondes et revues de presse
Vendredi 27 et samedi 28 novembre 2009 à l’Auditorium du Parc Chanot
Trois tables rondes pour penser
la Méditerranée
des deux rives
La Méditerranée
figures
du tragique
" La Méditerranée a son tragique solaire qui n'est pas celui des brumes. "
Albert Camus, L'Exil d'Hélène.
Qu'est-ce que le tragique ? Une forme théâtrale, une singularité née du
"miracle grec" ou une expression de l'homme confronté à des forces qui
le dépassent ? Le tragique dessine une nébuleuse complexe et soulève
nombre de questions irrésolues…
Qu'est-ce qui distingue le tragique de la fatalité ? Introduit en français avec
le sens de " discours sur des sujets déplorables ", en quoi le tragique n'est-il pas
simplement un acte ou un moment funeste ? Peut-on parler d'un savoir-vivre tragique, d'un art ou d'une façon de regarder la mort bien en face qui
donne à la vie une plus grande intensité ?
Quelles sont les différentes figures du tragique ? A travers les plis du temps,
temps long de la naissance de la tragédie en Grèce antique, temps intermédiaire
de l'opposition entre monothéismes et conscience tragique, temps de
l'événement, autour des guerres et des terrorismes contemporains, le tragique
prend de multiples visages qu'il s'agit d'explorer, de découvrir et de comprendre
à l'occasion de cette 16e édition des Rencontres d'Averroès.
Naissance de la tragédie
Comment lire le théâtre des tragiques grecs ? Qu'est-ce qui est venu au
monde avec les textes de Sophocle, d'Eschyle et d'Euripide ? L'Athènes du
Ve siècle révèle-t-elle un art tragique inédit ? Existe-t-il une forme de mise en
scène unique du combat entre les dieux et les hommes ? Comment expliquer,
à partir de l'avènement de cette expression théâtrale, que la tragédie
soit devenue une forme, sinon universelle, tout au moins trans-historique et
très largement répandue dans le monde européen, du théâtre élisabéthain au
théâtre classique du XVIIe siècle avec Corneille et Racine ?
La naissance de la tragédie reste par bien des aspects une énigme qu'il s'agit
de comprendre, à travers cette 1re table-ronde des Rencontres d'Averroès.
Nietzsche, dans un de ses premiers livres retentissants, a tenté d'éclairer cette " naissance de la tragédie ". Son opposition entre l'apollinien et le dionysiaque
reste-t-elle une figure pertinente pour comprendre le tragique ? Comment
distinguer la conscience tragique d'un sentiment du drame et de la faute qui
paraissaient selon lui décadentes car, " le malheur n'est pas un châtiment mais ce
grâce à quoi l'homme est voué à devenir un personnage sacré ".
Loin d'un sentiment de culpabilité ou de péché originel, le tragique ouvre-t'il
un horizon de vie nouvelle ? La naissance de la tragédie et son devenir à
travers l'histoire donnent-ils à l'homme une conscience et un élan pour
affronter la Chute ? Une philosophie tragique peut-elle être annonciatrice
d'une bonne nouvelle ?
" La Méditerranée a son tragique solaire qui n'est pas celui des brumes. " Que peut
signifier ce " tragique solaire " cher é Camus, lecteur de Nietzsche ? Une façon
d'échapper à la tristesse et é la mélancolie européenne, une occasion de
renouer avec le courage et la virtù pour affronter le destin du nihilisme ?
La naissance de la tragédie nous renvoie à des questions essentielles et singulièrement
à l'opposition voire à la confrontation entre Dieu et le tragique…
Dieu et le tragique
L'univers tragique place l'homme au centre du monde et non un Dieu
unique, créateur du monde. Comment se sont affrontàes, ou conciliées, ces
visions de l'Etre et du monde qui ont traversà toute l'histoire de la
Méditerranée ? Les trois monothéismes, juif, chrétien et musulman, ont
construit chacun un ordre du monde et désignà à l'homme une place dans
le ciel. Le tragique, au contraire, expression du Multiple dans l'Un,
confronte l'homme aux failles du temps et à la surprise de l'événement…
Dieu et le tragique sont-ils toujours face à face ? Ces deux modes d'être au
monde sont-ils inconciliables ou peuvent-ils composer une forme de côte à côte ? Dans sa nouvelle tirée de l'Aleph, La Quête d'Averroès, Borgès place
le philosophe dans une sorte d'impasse. Confronté à la traduction des mots
tragédie et comédie, dans la Poétique d'Aristote, Averroès ne parvient pas à
trouver les mots justes et à restituer la signification du tragique. Mais l'impossibilité
d'Averroès face au tragique, à partir d'une pensée qui s'inscrit
dans l'héritage et l'horizon de l'islam, n'est-elle pas celle de tous les monothéismes
confrontés à l'expérience tragique ? " Le surprenant par essence ", qui
selon le philosophe Clément Rosset caractérise le tragique, défie le " C'est
écrit " des grands textes religieux. Existe-t-il des trajectoires propres au
judaïsme et au christianisme dans leur rapport au tragique?
Le tragique change-t-il de visage à travers le temps ? Peut-on parler d'un
" retour du tragique ", dans le monde occidental, lié à un temps de l'absurde et
à un monde sans Dieu dépourvu de signification ?
" Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne fait-il pas nuit
sans cesse et de plus en plus nuit ?
Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin ?
N'entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ont enseveli Dieu ? Ne
sentons-nous rien encore de la putréfaction divine ? – les dieux aussi se putréfient !
Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous
consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? "Nietzsche et son Insensé annoncent-ils
une heureuse nouvelle ou le temps du nihilisme ?
"La tragédie commence quand le ciel se vide ", observait Jean Duvignaud, mais
que se passe-t-il lorsque le ciel, au moins dans un certain nombre de cultures
et d'imaginaires, retrouve ses étoiles ? Où en est-on du tragique, à l'heure
des résurgences des croyances religieuses ? La philosophie tragique est-elle
révolue ou a-t-elle encore quelque chose à nous dire de l'expérience du
monde ? Le désenchantement du monde est-il un processus irréversible ou
une vision théocentrée, qui relègue le tragique sur les marges, est-elle en
train de prendre le dessus ?
Guerres et terrorismes, un tragique contemporain ?
Quelles sont les nouvelles figures du tragique ? L'expérience de la guerre au
XXe siècle, et la démesure de la violence qui la caractérise, donnent-elles au
tragique une forme jusqu'ici inconnue ? Est-il possible de comprendre une
telle épreuve de la violence, ce goût de la guerre et de la destruction qui a
traversé notre temps et mis à l'épreuve l'idée même de civilisation ? Comme
l'observe Stéphane Audoin-Rouzeau, " tout dévoilement de la violence de guerre
pourrait être au sens propre du terme, ‘‘apocalypse'', c'est à dire révélation.
Révélation d'un futur, certes, mais révélation aussi de notre propre humanité, dès lors
mise en question de la manière la plus radicale ".
Il y a dans ces questions ultimes que soulèvent la guerre totale et l'expérience
du combat une façon de remettre en cause le " procès de civilisation ",
qui selon Norbert Elias caractérise l'Europe, et de reposer sur de nouvelles
bases la question du tragique au coeur de nos sociétés.
Mais cet état de violence et de guerre, qui caractérise l'Europe de la
première moitié du XXe siècle, s'est déplacé vers la Méditerranée au cours
de la deuxième moitié du XXe siècle.
Le tragique retrouve-t-il ainsi ses origines et ses sources ? Les conflits inextricables
qui divisent le monde méditerranéen produisent-ils de l'irréconciliable,
telle une roue du tragique qui reviendrait et se répèterait sans cesse,
laissant les hommes désemparés ?...
Le terrorisme, qui désormais prolifère notamment sur les rives Sud et Est de
la Méditerranée, est-il une nouvelle expression du tragique ? Comment
appréhender ces phénomènes terroristes ? S'agit-il d'une violence essentielle
? D'une forme contemporaine du djihadisme ? De modes d'affirmation
de la violence politique liés à des contextes historiques particuliers ?
Si l'on considère le tragique comme le " surprenant par essence ", alors le terrorisme
n'est-il pas une nouvelle figure du tragique sur la scène internationale
? Comment y faire face ? Comment ne pas s'abandonner à la peur et
défier ce nouveau visage donné à la force des choses qui n'est peut-être pas
une fatalité ? N'existe-t-il pas, envers et contre tout, une " marge humaine " ?
D'autres modes de vie, nourris d'une forme de " tragique solaire ", qui affrontent
le nihilisme et la tentation de la mélancolie, ne peuvent-ils pas être
imaginés dans la Méditerranée du XXIe siècle ?
Autant de questions, largement irrésolues, soulevées par le tragique en ses
multiples figures, que cette 16e édition des Rencontres d'Averroès tentera
d'explorer.

Les Rencontres d'Averroès questionnent cette année la dimension
tragique de la Méditerranée. Pas de fatalité cependant. En remontant
aux sources de la tragédie, en assumant la dimension incertaine et
imprévisible de l'existence et en abordant de front les formes contemporaines
de guerre et de violence aveugle, les trois tables rondes nous
proposent au contraire un salutaire exercice de lucidité. Comme l'explique
Thierry Fabre, le concepteur de ces Rencontres, compréhension
ne vaut pas adhésion.
Pourquoi aborder la Méditerranée à travers le prisme du tragique ?
Thierry Fabre : La question du tragique renvoie tout d'abord à une forme essentielle de représentation
du monde née dans le monde méditerranéen au Ve siècle avant notre ère. Cet avènement du tragique
théâtral a pris une dimension universelle, même si la relation à la tragédie s'est révélée plus difficile de
l'autre côté de la Méditerranée. En 1994, lors de la première édition des Rencontres d'Averroès, j'ai lu un
extrait de La Quête d'Averroès de Jorge Luis Borges. Dans ce texte célèbre, l‘auteur met en situation
l'impossibilité dans laquelle Averroès se serait trouvé de traduire le mot tragédie, pour transposer ce
concept en langue arabe. Cette image de Borges offre une métaphore de la contradiction qui existe entre
pensée tragique profane et vision du monde organisée par le religieux. Cette tension ne concerne d'ailleurs
pas que l'islam, mais aussi l'ensemble des religions monothéistes.
Enfin, le tragique possède, me semble-t-il, une dimension très contemporaine. Si on reprend une définition
du tragique telle que proposée par le philosophe Clément Rosset : " le surprenant par essence ", il
est tout à fait évident que le terrorisme entre dans cette catégorie puisqu'il produit un effet de surprise
et de dévastation. Les phénomènes terroristes n'ont cessé de se propager depuis 50 ans. Il y a là un
retour à la violence et au tragique qui mérite d'être interrogé.
La première table ronde remonte donc aux sources de la tragédie pour mieux mettre en
lumière comment elle a ensuite irrigué et nourri la pensée méditerranéenne.
T. F. : J'ai repris le titre d'un des livres de Nietzsche : Naissance de la tragédie. Le philosophe s'attache
dans ses oeuvres à démontrer l'immense portée esthétique du tragique. En opposant Dionysos à Apollon,
la Carmen de Bizet à la musique de Wagner, il en appelle au " bonheur bref et périlleux de la gaîté
fataliste ". Cette table ronde devrait donc nous permettre de comprendre la généalogie profonde de la
pensée tragique. Comme est-elle apparue ? Comme s'est-elle propagée, au-delà du théâtre, dans les
autres formes d'art ? Comment cette lumière noire venue de très loin nous éclaire encore aujourd'hui ?
La deuxième table ronde aborde la dimension métaphysique de la relation au tragique ?
T. F. : Il s'agira probablement de confronter des visions du monde très différentes. L'expérience tragique
participe peut-être de ce que l'on a pu appeler le " désenchantement du monde ". En tout cas, elle
propose une relation qui n'est pas organisée par une transcendance divine immuable mais par des forces
profanes. Ce sont justement leur enchaînement qui produit les phénomènes tragiques. Pourtant, les
expériences religieuses restent très profondément ancrées dans nos sociétés. Dans la deuxième partie
du XXe siècle, les Européens ont cru que l'humanité était sur le point de sortir de la religion. Or, nous
constatons que cette façon de penser le monde n'a pas du tout été abolie. Ce sont plutôt les idéologies
profanes qui se sont évanouies. Les visions religieuses du monde s'imposent de nouveau avec force,
notamment dans le monde méditerranéen. De ce point de vue, l'Europe apparaît comme un îlot séculier
dans un ensemble largement traversé par des formes de pensée religieuse. Remettre en débat la
question du tragique en la confrontant aux différentes sources religieuses me semble assez pertinent
pour éclairer notre époque. Sommes-nous inscrits dans un horizon critique, incertain, tragique et donc
intimement lié à la fragilité démocratique ? Ou, au contraire, inscrits dans des représentations du monde
qui reposent sur des certitudes religieuses ?
La troisième table ronde nous plonge dans le temps présent. Quelles pourraient bien être les
figures tragiques contemporaines ?
T. F. : Il était nécessaire de proposer, à travers les formes contemporaines de guerre et le terrorisme, une
actualisation politique de cette question du tragique. De réfléchir à la démesure de la violence actuelle.
Je me sens très proche des réflexions de Camus sur le terrorisme. Il a toujours pensé qu'aucune cause ne
pouvait justifier le massacre de civils et d'innocents. Et dans le même temps, il cherchait à comprendre
les raisons de cette violence aveugle, les " raisons de l'adversaire ".
Aborder le caractère tragique de ces actes inacceptables permet justement de les problématiser.
Donc de ne plus les subir ?
T. F. : Vouloir combattre le terrorisme en lui déclarant la guerre, comme a pu le faire l'administration du
précédent Président des Etats-Unis, George Bush, ne conduit qu'à renforcer les processus de violence.
Pour affronter le terrorisme dans sa dimension tragique, il faut au contraire essayer de comprendre la
généalogie, les sources et les mécanismes qui la provoquent. Il me semble qu'il faut réfléchir stratégiquement
à ces figures du tragique contemporain.
[Propos recueillis par Fred Kahn]

Thierry Fabre [chercheur, essayiste, éditeur]
Chercheur, il est coordinateur scientifique du réseau Ramses², réseau d'excellence des centres de recherche en sciences humaines sur la
Méditerranée et responsable du pôle Euromed à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme. Essayiste, il a créé le magazine
Qantara à l'Institut du Monde Arabe, il est actuellement rédacteur en chef de la revue "La pensée de midi" et concepteur des Rencontres
d'Averroès. Editeur, il dirige la collection BLEU aux éditions Actes Sud et co-dirige la collection Actes Sud/ MMSH.
Il est notamment l'auteur de :
• Le Noir et le Bleu, [in Librio, "Méditerranées", 1998]
• Traversées [Actes Sud, 2001, Grand prix littéraire de Provence],
• Eloge de la pensée de midi ([Actes Sud, 2007]
Il a également dirigé :
• La Méditerranée créatrice [Editions de l'Aube, 1994]
• Les représentations de la Méditerranée [avec Robert Ilbert, Maisonneuve et Larose, 2000]
• Entre Europe et Méditerranée, les défis et les peurs ([avec Paul Sant Cassia, Actes Sud, 2005]
• Paix et guerres entre les cultures [avec Emilio La Parra, Actes Sud, 2005] |