Rencontres d’Averroès – 16e édition « La Méditerranée, figures du tragique »
Les tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives - 27 & 28 novembre 2009
Sous le signe d’Averroès - 30 octobre au 6 décembre 2009 - Marseille, Aix-en-Provence, Apt, Arles, Carry-le-Rouet, La Ciotat, La Garde, Martigues, Port-de-Bouc, Vitrolles
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Présentation des tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives - 27 & 28 novembre 2009
Présentation des tables rondes - 27 & 28 novembre 2009
1e table ronde / vendredi 27 novembre de 14 h 30 à 16 h 30 / « Naissance de la tragédie »
2e table ronde / samedi 28 novembre de 10 h à 12 h / « Dieu et le tragique »
3e table ronde / samedi 28 novembre de 14 h 30 à 16 h 30 / « Guerres et terrorismes, un tragique contemporain ? »

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Compte rendu de la 2ème table ronde : Entre, Jean-Christophe Attias, Michel Guérin et Mahmoud Hussein, Dieu et le tragique
Compte rendu par Frédéric Kahn

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Cette deuxième table ronde a ouvert un espace d’interrogation à l’endroit d’un impensé : Dieu et le tragique. Dominique Rousset, journaliste à France Culture et animatrice du débat, a d’ailleurs demandé, en préambule, à chacun des intervenants, comment il entendait ce titre : « Dieu et le tragique ». Pour Jean-Christophe Attias, spécialiste de la pensée juive, les deux termes semblent a priori s’exclure mutuellement. « Le tragique, c’est l’injuste, l’irréparable. Or, dans le judaïsme y a-t-il de la place pour un injuste absolument irréparable ? ». Peu probable. « A première vue, le Dieu de l’Islam est un Dieu de certitude et de cohérence, donc il ne laisse pas de place pour le tragique », renchérit Adel Rifaat (qui avec Bahgat El Nadi partage le même pseudonyme : Mahmoud Hussein).  Pourtant, cette posture radicale est en soi tragique, car « elle annule la part vivante qui est à l’origine même de l’Islam ». Bahgat El Nadi ajoute : « Le Dieu des musulmans a quatre vingt dix neuf noms. Mais le mot tragique n’existe pas dans l’histoire de l’Islam ». Quant au philosophe Michel Guérin, il pense que la relation entre les deux termes n’est pas liée à un Dieu en activité, mais à l’absence de Dieu. « Le tragique opère la révélation du réel nu, sans transcendance possible ».

Jean-Christophe Attias propose ensuite de « laisser de côté Dieu » pour s’interroger sur l’identité juive. Cette dernière est-elle nécessairement tragique ? « Oui, répond le chercheur. La conscience juive ne peut être que tragique de par le fait de l’existence du génocide. Ce poids tragique pèse autant sur le juif croyant que sur le juif athée.  Tous deux sont inconsolables ». En tout cas, la foi ne peut plus  s’appuyer sur la toute puissance de Dieu. Car ce dernier a été « absent, silencieux et impuissant durant le génocide. Le croyant est contraint de croire malgré l’impuissance de Dieu ». Jean-Christophe Attias éclaire son propos en s’appuyant sur trois exemples mythiques ou historiques : l’histoire de Job qui malgré sa rectitude se voit infliger les pires malheurs ; la destruction du temple où Dieu se révèle dans sa faiblesse ; 1492 et l’exode des Juifs chassés d’Espagne. Ces trois événements bien que « tragiques » n’étaient pas une fin en soi, ils étaient porteurs d’une promesse, d’une rédemption, d’un horizon. Or aujourd’hui, la conscience juive s’est vue dépossédée de toute illusion de la réparation. La création d’Israël, après la Shoah, était censée représenter cette compensation et ainsi marquer l’accomplissement de l’histoire juive. Or, aujourd’hui ce rêve messianique a tourné au cauchemar. « Les Juifs ont eu la catastrophe, mais ont perdu l’horizon ».

Adel Rifaat replace, lui aussi, la thématique à hauteur d’homme. « On ne peut pas penser le rapport entre le tragique et l’Islam si l’on se contente de l’image d’un Dieu tout puissant. Il y a aussi l’homme dans l’Histoire ». La vision la plus répandue et malheureusement la plus dogmatique de l’Islam, n’autorise pas le tragique. Certes, mais « il existe un des pans importants de l’espace religieux qui instaure la liberté de l’homme, l’injonction à chacun de déceler les signes répandus dans la création par Dieu et qui témoigne de la mission qu’Il a défini pour les hommes. Il s’agit alors de s’inscrire dans ce projet ». Différentes lectures du Coran plus ou moins littéralistes ou rationalistes sont possibles. L’Histoire ne s’est pas arrêtée pour l’Islam. Et Adel Rifaat de rappeler qu’« au XXe siècle le monde musulman a connu une période d’ouverture importante. Entre les années 1930 et 1980, plusieurs pays se sont fortement inscrits dans des mouvements de sécularisation, avec une séparation nette entre l’Etat et le pouvoir religieux ». Le retour en arrière est donc circonstanciel et non une fatalité inhérente à la culture musulmane : « Aujourd’hui, à l’Université du Caire, toutes les filles sont voilées, alors qu’il y a 50 ans à peine, pas une seule ne portait le voile ».
L’être humain, même habité par la foi, garde donc une marge de manœuvre pour interpréter les paroles de Dieu et les remettre en contexte. « Dieu a créé le monde, mais il ne cesse pas de le créer. Il n’est pas tributaire de ce qu’Il a fait. Il peut changer à n’importe quel moment ».

Le point de vue d’un incroyant est forcément différent puisque ce dernier, à l’image de Michel Guérin, envisage Dieu comme « une consolation ». Le philosophe se réfère à Goethe pour qui le tragique s’apparentait à l’absence d’équilibre. Michel Guérin propose alors une définition non pas morale, mais « factuelle » du tragique : « un déséquilibre cosmique ou psychique provoqué par des forces immanentes ».  On peut alors envisager l’homme tel que Pascal, pourtant philosophe chrétien, le concevait : comme un tissu de contrariétés, un monstre incompréhensible. « Une création incomplète, escamotée ». Mais aussi paradoxale. Ce « Deinos » que les Grecs percevaient comme un être dual, à la fois terrible et prodigieux, toujours en guerre contre lui-même. « Si encore il y avait une raison d’être, insiste Michel Guérin. Mais, non l’homme est nu ». Face à ce constat quelle alternative ? « Le désespoir ou la joie ». Michel Guérin en considérant la religion comme un palliatif, un exutoire,  se situe dans la filiation avec Nietzsche qui nous exhorte à acquiescer de tout notre être à la dimension tragique de l’existence. « L’affect tragique par excellence, c’est la joie. La possibilité de l’être jusque dans ces éléments les plus négatifs. L’être est sans prix et c’est toute sa valeur ». La mort de Dieu représente bien un profond changement de paradigme. « Dieu est la clé de voûte de toute la pensée occidentale jusqu’au XVIIIe siècle. A partir de là, commence la laïcisation de la pensée. Et il devient difficile de maintenir la fable ». Pour Michel Guérin le mouvement est irréversible. « Nous sommes entrés dans l’ère de l’après Dieu. Malgré les résurgences religieuses et les spiritualités en kit, notre époque reste profondément profane. Enfin, nous sommes face au monde ! ».

Adel Rifaat n’adhère pas à ce point de vue. « Notre époque est profane ? Ce constat ne s’applique pas à l’Islam qui représente quand même un quart de l’humanité ». Le philosophe pense d’ailleurs que le monothéisme n’est pas intrinsèquement réfractaire à la question du tragique. « En Islam, on a trop tendance à refuser la question du tragique, à refuser toute part de liberté à l’homme et ce, à cause d’une lecture littéraliste du Coran. Cette vision dominante affirme que, puisque Dieu est en dehors du temps, sa parole est également en dehors du temps. Or, nous avons travaillé sur ce texte et je peux vous affirmer que la plupart des versets ne sont compréhensibles que si on les replace dans le contexte et le moment où ils ont été prononcés. Le Coran s’inscrit dans une Histoire et on voit Dieu intervenir par rapport à des situations historiques précises. Dieu dit des vérités qui tiennent à des circonstances provisoires. Le croyant peut discuter. Il peut même demander à Dieu de revenir sur certaines décisions ». Chaque musulman est donc libre d’interpréter le Livre et de développer sa propre vision de l’Islam.

Il apparaît donc nécessaire de réinscrire les religions dans l’épaisseur de l’Histoire et de ne pas confondre les différentes formes de relation au monde. Pour Jean-Christophe Attias, la condition juive est devenue tragique à partir du moment où l’attente millénariste s’est retrouvée projetée dans un projet politique. « Attendre du politique une réalisation religieuse c’est se condamner, à la déception, à un échec non rédimable et donc au tragique ». Bahgat El Nadi et Adel Rifaat, alias Mahmoud Hussein, partagent cette approche d’une foi qui non seulement n’interfère pas dans la gestion de la Cité, mais est aussi capable de se remettre en question. Car après tout, « C’est toujours l’homme qui décide si une parole est divine ou non ».

par Fred Kahn

Jean-Christophe Attias
Né en 1958, Directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études à la Sorbonne (section des sciences religieuses), Jean-Christophe Attias est spécialiste de pensée juive médiévale. Il est membre du conseil scientifique et directeur adjoint du Centre Alberto Benveniste d'études sépharades et d'histoire socioculturelle des juifs de l'EPHE et chercheur à l'IRCOM / Centre Roland Mousnier.
Il a notamment publié :
Dictionnaire des mondes juifs, (avec E. Benbassa), [Larousse, 2008]
Petite histoire du judaïsme, (avec E. Benbassa), [Librio, 2008]
Des cultures et des dieux. Repères pour une transmission du fait religieux, (dir. avec E. Benbassa), [Fayard, 2007]
Juifs et musulmans. Une histoire partagée, un dialogue à construire, (dir. avec E. Benbassa), [La Découverte, 2006]
Par ailleurs, il a tout récemment collaboré à l'ouvrage dirigé par Ph. Büttgen, A. de Libera, M. Rashed et I. Rosier-Catach, Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante [Fayard, 2009]

Michel Guérin
Né à Nantes en 1946, Michel Guérin est agrégé de philosophie. Attaché culturel auprès de l'ambassade de France à Bonn [RFA] de 1982 à 1986, conseiller culturel, directeur de l'Institut français de Vienne, Autriche (1986-1990), conseiller culturel, directeur de l'Institut français d'Athènes, Grèce (1990-1993), il est actuellement professeur à l'Université de Provence et membre de l'Institut universitaire de France.
Il a notamment publié :
La Figurologie
La Terreur et la Pitié 2 - La Pitié [Actes Sud, 2000]
Philosophie du geste [Actes Sud, 1995]
L'affectivité de la pensée [Actes Sud, 1993]
Figurologiques
L'Espace plastique [La Part de l'OEil , Bruxelles, 2008]
Marcel Duchamp, portrait de l'anartiste [Lucie Éditions, 2008]
La deuxième mort de Socrate [PUL, Canada, 2007]
Nihilisme et modernité [Editions Jacqueline Chambon, 2003]
A paraître : Le Fardeau du monde (essai sur la consolation)

Mahmoud Hussein
Pseudonyme commun de Bahgat El Nadi et Adel Rifaat, nés en Egypte, respectivement en 1936 et 1938, naturalisés français en 1983, titulaires d'un Doctorat d'Etat de Philosophie politique, membres du secrétariat de l'UNESCO de 1978 à 1998.
Ils ont notamment publié
Penser le Coran [Grasset 2009].
AL-SÎRA, le Prophète de l'islam raconté par ses compagnons, Tome II, Grasset, 2007.
AL-SÎRA, le Prophète de l'islam raconté par ses compagnons, Tome I, Grasset, 2005.
Sur l'expédition de Bonaparte en Egypte, textes de Vivant Denon et Abdel-Rahman el-Gabarti, choisis, croisés et commentés [Actes Sud, 1998]
Et réalisé des films documentaires
Lorsque le monde, ou l'Age d'Or de l'islam (12X26'), diffusé par France 5 à partir de 2000 et rediffusé depuis dans le monde entier.
L'aigle et la Sphynx (52'), diffusé par France 3 en 1998 et 2000.
Versant sud de la liberté (2X52'), diffusé par France 2 en 1993 et 1996.

intervenants compte rendu 2ème table ronde

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