Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter s’apparente à un véritable parcours initiatique.
Douloureux, mais nécessaire. Darina Al-Joundi
s’expose seule sur scène et nous entraîne dans un
double chaos : le sien et celui de son pays, le
Liban. Mais contrairement à Beyrouth, l’artiste,
elle, a trouvé la voie de la reconstruction.
Le spectacle débute par une rupture fondamentale :
la mort du père de l’héroïne. Avec cette disparition,
ce sont aussi les rêves d’émancipation de la jeune
femme qui s’évanouissent. Mais Noun refuse
d’abdiquer. Elle jette sa vérité à la face du monde
et nous oblige à la regarder. Les contradictions de
la jeune femme résonnent douloureusement avec
les incohérences d’une ville écartelée entre la
modernité et l’obscurantisme. Les abus et les
excès du personnage renvoient à une société qui
explose et sombre dans la guerre. Comment ne
pas devenir folle, dans un monde où la déraison
règne en maître ? Et puis, elle a un double
handicap : être femme dans le monde arabe et
refuser de se soumettre aux dogmes. On essayera
donc de la briser. Le combat est apparemment
inégal. Pourtant, aujourd’hui, Darina Al-Joundi est
plus en vie que jamais. Ce qui ne l’a pas détruite,
l’a rendu plus forte...
Ce spectacle profondément humain est bien plus
qu’un simple témoignage. Certes, l’histoire est
vraie. Elle a d’abord été écrite par Darina Al-Joundi
avec la complicité de Mohamed Kacimi. « Toute
l’histoire du Liban contemporain concentrée en
l’histoire d’une personne fidèle au rêve persistant
d’un père journaliste et écrivain pour qui la liberté
n’est pas négociable. Ce rêve va pourtant se fracasser
sur la violence et la haine de la guerre
civile ». Voilà pour le résumé. Mais bien au-delà
de l’autobiographie et du contexte particulier, le
texte nous confronte à l’aberration d’un système
qui prétend rendre les gens heureux, alors même
qu’il les empêche de s’épanouir. Comment ne pas
se reconnaître (quelque part) dans ce portrait ?
Sans fausse pudeur Darina Al-Joundi a décidé de
se mettre à nu. Mais elle a aussi su éviter l’exhibitionnisme.
Son arme ? La sincérité. D’une voix à la
fois posée et empreinte d’émotion, elle explique :
« Les projets qui sont le fruit d’une expérience
réelle touchent, sans doute, un plus grand nombre
de personnes car ils émanent d’une vérité
profonde. Mais écrire en puisant dans sa propre
vie est un exercice très difficile. Il faut se détacher
de sa propre histoire pour la faire partager ». Puis,
le livre est devenu un spectacle. Le passage à la
scène a permis de poursuivre ce travail de mise à
distance qui rend l’émotion encore plus palpable.
« Avec Alain Timar qui signe la mise en scène,
nous n’avons absolument pas cherché à construire
un psychodrame. Nous étions au contraire dans
un rapport de détachement douloureux, mais
nécessaire. Je devais m’extirper d’une relation
personnelle pour tendre à quelque chose de plus
universel ».
Si ce spectacle nous touche autant, c’est bien
parce qu’il ne triche pas. Noun apparaît avec sa
fragilité, ses faiblesses et ses doutes. « Je ne
voulais pas jouer à la victime. Je n’aime pas ce
statut. C’est sans doute ce qui rend le projet plus
humain. Je n’ai pas non plus voulu maquiller,
embellir mon personnage, ou le dispenser de
toute responsabilité vis-à-vis de ce qu’il vit. Je ne
cherche ni la sympathie ni la compassion, mais
une juste distance qui rend l’histoire encore plus
dure ».
Pourtant, ce spectacle n’est ni désespéré ni désespérant.
Le cri de rage est aussi un cri d’espoir.
Darina Al-Joundi, par sa seule présence et par ses
mots ébranle des murs que, par ailleurs, on juge
indestructibles. « Le manque de communication
entre les êtres humains entraîne ce chaos. Il n’y a
plus de contact, juste les préjugés de chacun. La
question ne concerne pas uniquement un pays ou
les relations entre le Nord et le Sud, elle se pose
beaucoup plus globalement à l’échelle de la
planète. Comment arrêter cette catastrophe généralisée
et essayer de regarder le monde avec les
yeux de l’autre ? Quand allons-nous commencer à
chercher à connaître, à comprendre, l’Autre ?
Cette envie d’aller vers l’Autre, je ne la trouve
nulle part ». Où puiser la force pour faire ce pas ?
« J’ai essayé de regarder dans la folie et croyezmoi
sur ce terrain-là, nous nous ressemblons tous.
Alors peut-être devrions-nous être un peu plus
fous dans nos vies ? En tout cas, essayer de se
détacher des règles, des traditions et des jugements
que l’on porte les uns sur les autres.
Vouloir regarder le monde avec les yeux de l’Autre
correspond peut être à un rêve poétique… Mais
c’est ce que j’ai essayé de faire passer dans ce
spectacle ». Si nous sommes capables d’imaginer
ce rêve et même de le vivre sur une scène de
théâtre, il reste donc à notre portée. |
©D.R.

• MARSI 10 NOVEMBRE À 20H30 • ARLES• Chapelle du Méjan
Spectacle
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter,
suivi d’une rencontre avec Darina Al-Joundi
Une programmation de l’UPOP’Arles,
Actes Sud, Association du Méjan, ATP,
Espaceculture_Marseille,
avec le soutien de la Ville d’Arles
TARIFS : 5 € À 15 €
Réservation, Association Le Méjan
04 90 49 56 78

* Le Jour où Nina Simone
a cessé de chanter
de Darina Al-Joundi & Mohamed Kacimi,
avec Darina Al-Joundi
Mise en scène & scénographie : Alain Timar
Lumière & son : Hugues Lechevrel
Costumes : Marie-Hélène Bouvet
*Livre paru aux Éditions Actes Sud, 2008 |