<< Le programme culturel
Le tragique explore
les limites de l’humanité...
Michel Guérin, philosophe et Didier Pralon, philologue,
nous proposent une remontée aux sources de la pensée tragique.
Ils nous aident à saisir à quel point ce genre artistique est nécessaire pour comprendre le monde.
Né au théâtre, dans la Grèce antique, le tragique parcourt aujourd’hui tout le spectre de l’expression artistique
et éclaire toujours avec autant d’acuité nos actions…

Comment définiriez-vous le tragique ?
Didier Pralon : Je commencerais par dire que le
tragique est une spécificité grecque ! Cela n’enlève
rien à d’autres formes de théâtre, comme celles
qui existent, par exemple, en Extrême-Orient. Mais
la tragédie trouve vraiment son origine dans le
culte de Dionysos. Dionysos est le plus étrange
des dieux grecs. Il est dépeint tantôt sous les
traits d’un jeune homme, tantôt sous ceux d’un
homme mûr. Il prend fréquemment des formes
animales. Il meurt déchiqueté par ses oncles les
Titans, et il ressuscite grâce au pouvoir de son
père Zeus. Partout, il a du mal à se faire accepter,
chez les hommes, comme dans l’Olympe. Lors des
fêtes de Dionysos, on chantait dans les cortèges
des chants d’où est née peu à peu la tragédie.
Michel Guérin : Je choisirais la définition de
Goethe : le tragique résulte d’une opposition irréconciliable,
c’est-à-dire d’un déséquilibre initial et
final. L’économie du tragique est celle de la
démesure. De l’excès par défaut. Cette faille
tragique – défaut sans remède, vice d’origine et de
forme – sépare radicalement la pensée tragique
de toute dialectique, puisque cette dernière au
contraire, d’allure ternaire, valsée, implique une
« relève » des contradictions. Le tragique détecte
une contrariété inhérente au réel ; la dialectique
traite, à rebours, les contradictions logiques en les
synthétisant.
Qu’est-ce que ce genre artistique met
en jeu de fondamental pour la connaissance
humaine ?
Didier Pralon : La tragédie est à la fois l’expression
du désordre du monde et l’expression de la
contemplation de ce désordre. Dans le fonctionnement
du monde, il y a des failles obscures et équivoques
; la tragédie les scrute, les raconte, les
explique autant que faire se peut.
Quiconque est pris dans une de ces failles problématiques
devient un héros tragique, qu’il soit un
dieu comme Prométhée, un héros légendaire
comme Agamemnon ou Jason, ou un personnage
historique comme Xerxès. Actualité oblige, on
pourrait également citer Hypatie, que l’on va
bientôt découvrir sur la scène du Théâtre du
Gyptis. Avant de devenir une héroïne de théâtre, elle a, comme Xerxès, réellement existé. Nous
savons qu’à la fin du IVe siècle, à Alexandrie, cette
philosophe et mathématicienne de grand renom a
fini lapidée, dépecée et brûlée par des Chrétiens
fanatiques. Quasiment deux millénaires après les
faits, en 1999, le dramaturge gréco-canadien Pan
Bouyoucas s’est inspiré de cette histoire pour
composer une tragédie. Qui est dans le droit fil du
genre. Le destin d’Hypathie exprime bien ce
désordre que je donnais comme étant à la source
de la tragédie. Car dans un monde bien ordonné,
la raison apaiserait la folie et le fanatisme des
hommes !
Michel Guérin : La tragédie, à en croire tant
Sophocle qu’Aristote, est une exploration par le
héros, et à ses dépens, des limites de l’humanité.
Le choeur d’Antigone appréhende l’Homme à
travers une catégorie difficilement traduisible : le
deinon, qui connote une ambivalence – comme
telle inquiétante – du prodigieux et du monstrueux.
Je dirais : c’est une effrayante merveille
que l’Homme en son coeur, en son esprit et en son
action ! Aristote aplanit [aplatit ?] un peu les
choses, donnant de la tragédie la célèbre définition
: « La représentation d’une action noble et
menée jusqu’à sa fin ».
Est-ce à dire que la tragédie est de tous les
temps et de toutes les époques ?
Didier Pralon : Je dirais plutôt qu’elle surgit,
s'estompe, puis réapparait par périodes. Chez les
Romains avec Sénèque, en Angleterre avec les
élisabéthains Marlowe et Shakespeare, en France
à l’époque classique avec Racine et Corneille.
Pendant longtemps, les tragédies antiques n’ont
pas été jouées. Les dramaturges s’en inspiraient,
mais les remodelaient à leur guise, retraitaient
leur sujet à neuf. Ce n’est qu’au XIXe que l’on a
commencé à les traduire et à les mettre en scène.
La première à renaître a été Antigone de Sophocle,
jouée à Hambourg en 1841. Aujourd’hui, les trentetrois
drames qui nous sont parvenus de la Grèce
antique sont joués partout dans le monde. Ce qui
n’empêche pas de nouvelles variations tragiques
autour des grands mythes.
Michel Guérin : La tragédie est le genre noble, le grand genre. Le monde auquel elle renvoie est
celui des héros qui se frottent au divin. Elle
s’adresse aux grands de ce monde et non au
« vulgum pecus ». En France, la tragédie est codifiée
avec la règle des trois unités et une langue curiale
coulée dans l’alexandrin. Le préromantisme allemand
s’élèvera contre cette littérature gourmée en lui
opposant Shakespeare. Et Stendhal, comme on
sait, en 1823, écrira un Racine et Shakespeare
pour imposer le « romanticisme », un art qui plaît
aux contemporains, dit-il, et non à nos arrière grands-
parents ! Mais le drame romantique n’est
pas tragique, parce qu’il se suffit d’une victoire
absolue du sentiment quelles que soient les
conséquences dans la réalité ! Cela dit, en deçà
des différences locales et temporelles, il serait
sans doute possible de discerner des éléments
constitutifs du tragique. Je n’en mentionne que
deux, pour condenser. Le tragique shakespearien
est un tragique des apparences : l’homme est le
jouet de l’illusion, qui joue avec lui, avec ses
passions pataudes et violentes, comme le chat
avec la souris. Écoutez Prospero dans La Tempête :
« we are such stuff as dreams are made on, and
our little life is rounded with a sleep… » [Nous
sommes faits de l’étoffe même des songes et
notre petite vie est entourée de sommeil ].
Le tragique suppose une métaphysique, irrémissiblement
« duelle ». La guerre est son vrai paradigme.
Et quelle guerre plus inexpiable que celle
dont parle Shakeaspeare – dans Jules César –
l’individu est with himself at war ! [En guerre
contre lui-même ! ]. Quelle guerre n’est pas ou ne
devient pas civile ! Et si l’excessif, le monstrueux,
la violence l’emportent, c’est sans doute parce
qu’il y a, dans le psychisme humain, un fond religieux
de culpabilité : pas responsable, mais
coupable quand même, coupable d’avance ! Où est
la faute ? Peut-être seulement d’être né, de
charrier les péchés du monde et de sentir couler
dans ses veines le vieux et lourd sang des pères ?
Voyez l’admirable lecture de la « disgrâce » racinienne
par Péguy et Barthes !
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Notre époque est-elle propice au tragique ?
Didier Pralon : Parmi les tragiques contemporains,
un des plus remarquables est sans doute Pasolini.
Sa vie et son oeuvre sont éminemment tragiques. Ses films convoquent Médée, OEdipe ou Oreste,
mais aussi les « ragazzi » des banlieues romaines,
les « désaxés » de tous ordres. Pour lui, toutes
ces figures, cruelles et perdues, sont tragiques.
Michel Guérin : Le tragique est tramé dans la
texture de la conscience moderne ; il est
l’envers, la part maudite de la « dynamique de
l’Occident », le « reste » qui ne passe pas. Il traduirait
la séparation de l’esprit avec soi et
l’auto-découverte de la conscience comme étant
sa propre apocalypse, le produit d’une collision.
Il y a, à l’ère des catastrophes et du meurtre de
masse, une actualité du « deinon ». D’un côté,
l’humanité se globalise, le monde s’unifie, le
droit international paraît croître en évidence
pour tous ; de l’autre côté, il « reste » des abcès
de fixation – je pense au Proche-Orient et à
l’islamisme radical. Aucun tribunal, aucune
transcendance ne peut réparer et solder une
situation que les protagonistes veulent voir
perdurer « usque ac cadaver ». Le tragique
advient quand deux ennemis ont raison de façon
exclusive.
Il n’y a donc pas à distinguer formes
populaires et formes savantes ? Tragédies
de palais et tragédies du ruisseau ?
Didier Pralon : Pour moi, établir une telle distinction
n’a pas grand sens. Jadis, à Athènes, c’est
le peuple tout entier, pas seulement l’élite, qui
assistait aux tragédies d’Eschyle, de Sophocle
ou d’Euripide. Platon parle de 30 000 spectateurs
par représentation ! Le flamenco est évidemment
une grande forme tragique. Et le polar
peut l’être aussi, celui de David Goodis, par
exemple. Même s’il est né au théâtre, le tragique
parcourt tout le spectre de l’expression artistique.
Michel Guérin : Effectivement, le tragique n’est
plus seulement dans la tragédie en forme, mais
parasite le roman noir, le cinéma parfois… On
se souvient du mot de Malraux sur Sanctuaire
de Faulkner : l’intrusion de la tragédie grecque
dans le roman policier. Je tiens personnellement
Jean Giono - celui d’Un Roi sans divertissement,
de Batailles dans la montagne et de Que ma joie
demeure, entre autres – comme notre grand
tragique. Je crois qu’il y a à méditer sur la
relation entre le Sud [le Midi] et le tragique. |
...et Robin Renucci
nous en offre une lecture
à Martigues
Passionné de théâtre dès son enfance, Robin
Renucci étudie au Conservatoire National Supérieur
d'Art Dramatique de Paris, avant de débuter à
l'écran en 1981 dans Eaux profondes de Michel
Deville. En 1986, il obtient la notoriété grâce à
Escalier C de Jean-Charles Tacchella puis dirige
son téléfilm qui sort en1998 : La Femme d'un seul
homme. Passionné de lecture, il a enregistré
quelques textes d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust et a créé, au théâtre, Le pianiste
de Wladyslaw Szpilman. Il réalise en 2006
Sempre vivu !, son premier long-métrage, situé sur
l'Ile de Beauté. Robin Renucci s’investit, depuis de
nombreuses années, dans le développement des Rencontres Internationales de Théâtre en Corse,
organisées par l’Aria, un pôle d’éducation et de
formation par la création théâtrale dans la tradition
de l’Education populaire.

• JEUDI 12 NOVEMBRE À 19 H 30 • Martigues • Théâtre des Salins
19 H 30
Lecture de textes sur le tragique, choisis par
Thierry Fabre, Didier Pralon et Michel Guérin
et lus par Robin Renucci :
Koltès, Giono, Barthes, Camus, Peguy, Nietzsche,
Schopenhauer, Pascal, Sophocle...
20 H 30
Rencontre sur le thème « Qu’est-ce que
le tragique ? » avec Michel Guérin, Didier Pralon,
Robin Renucci, animée par Thierry Fabre.
Une programmation du Théâtre des Salins,
en partenariat avec Espaceculture_Marseille
ENTRÉE LIBRE SUR RÉSERVATION
AU 04 42 49 02 00

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