Rencontres d’Averroès – 16e édition « La Méditerranée, figures du tragique »
Les tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives - 27 & 28 novembre 2009
Sous le signe d’Averroès - 30 octobre au 6 décembre 2009 - Marseille, Aix-en-Provence, Apt, Arles, Carry-le-Rouet, La Ciotat, La Garde, Martigues, Port-de-Bouc, Vitrolles
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Sous le signe d’Averroès /  Marseille, Aix-en-Provence, Apt, Arles, Carry-le-Rouet, La Ciotat, La Garde, Martigues, Port-de-Bouc / 30 octobre au 6 décembre 2009
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<< Le programme culturel
Le tragique explore
les limites de l’humanité...

Michel Guérin, philosophe et Didier Pralon, philologue, nous proposent une remontée aux sources de la pensée tragique.
Ils nous aident à saisir à quel point ce genre artistique est nécessaire pour comprendre le monde.
Né au théâtre, dans la Grèce antique, le tragique parcourt aujourd’hui tout le spectre de l’expression artistique et éclaire toujours avec autant d’acuité nos actions…

Comment définiriez-vous le tragique ?
Didier Pralon : Je commencerais par dire que le tragique est une spécificité grecque ! Cela n’enlève rien à d’autres formes de théâtre, comme celles qui existent, par exemple, en Extrême-Orient. Mais la tragédie trouve vraiment son origine dans le culte de Dionysos. Dionysos est le plus étrange des dieux grecs. Il est dépeint tantôt sous les traits d’un jeune homme, tantôt sous ceux d’un homme mûr. Il prend fréquemment des formes animales. Il meurt déchiqueté par ses oncles les Titans, et il ressuscite grâce au pouvoir de son père Zeus. Partout, il a du mal à se faire accepter, chez les hommes, comme dans l’Olympe. Lors des fêtes de Dionysos, on chantait dans les cortèges des chants d’où est née peu à peu la tragédie.

Michel Guérin : Je choisirais la définition de Goethe : le tragique résulte d’une opposition irréconciliable, c’est-à-dire d’un déséquilibre initial et final. L’économie du tragique est celle de la démesure. De l’excès par défaut. Cette faille tragique – défaut sans remède, vice d’origine et de forme – sépare radicalement la pensée tragique de toute dialectique, puisque cette dernière au contraire, d’allure ternaire, valsée, implique une « relève » des contradictions. Le tragique détecte une contrariété inhérente au réel ; la dialectique traite, à rebours, les contradictions logiques en les synthétisant.

Qu’est-ce que ce genre artistique met en jeu de fondamental pour la connaissance humaine ?
Didier Pralon : La tragédie est à la fois l’expression du désordre du monde et l’expression de la contemplation de ce désordre. Dans le fonctionnement du monde, il y a des failles obscures et équivoques ; la tragédie les scrute, les raconte, les explique autant que faire se peut.
Quiconque est pris dans une de ces failles problématiques devient un héros tragique, qu’il soit un dieu comme Prométhée, un héros légendaire comme Agamemnon ou Jason, ou un personnage historique comme Xerxès. Actualité oblige, on pourrait également citer Hypatie, que l’on va bientôt découvrir sur la scène du Théâtre du Gyptis. Avant de devenir une héroïne de théâtre, elle a, comme Xerxès, réellement existé. Nous savons qu’à la fin du IVe siècle, à Alexandrie, cette philosophe et mathématicienne de grand renom a fini lapidée, dépecée et brûlée par des Chrétiens fanatiques. Quasiment deux millénaires après les faits, en 1999, le dramaturge gréco-canadien Pan Bouyoucas s’est inspiré de cette histoire pour composer une tragédie. Qui est dans le droit fil du genre. Le destin d’Hypathie exprime bien ce désordre que je donnais comme étant à la source de la tragédie. Car dans un monde bien ordonné, la raison apaiserait la folie et le fanatisme des hommes !

Michel Guérin : La tragédie, à en croire tant Sophocle qu’Aristote, est une exploration par le héros, et à ses dépens, des limites de l’humanité. Le choeur d’Antigone appréhende l’Homme à travers une catégorie difficilement traduisible : le deinon, qui connote une ambivalence – comme telle inquiétante – du prodigieux et du monstrueux. Je dirais : c’est une effrayante merveille que l’Homme en son coeur, en son esprit et en son action ! Aristote aplanit [aplatit ?] un peu les choses, donnant de la tragédie la célèbre définition : « La représentation d’une action noble et menée jusqu’à sa fin ».

Est-ce à dire que la tragédie est de tous les temps et de toutes les époques ?
Didier Pralon : Je dirais plutôt qu’elle surgit, s'estompe, puis réapparait par périodes. Chez les Romains avec Sénèque, en Angleterre avec les élisabéthains Marlowe et Shakespeare, en France à l’époque classique avec Racine et Corneille. Pendant longtemps, les tragédies antiques n’ont pas été jouées. Les dramaturges s’en inspiraient, mais les remodelaient à leur guise, retraitaient leur sujet à neuf. Ce n’est qu’au XIXe que l’on a commencé à les traduire et à les mettre en scène. La première à renaître a été Antigone de Sophocle, jouée à Hambourg en 1841. Aujourd’hui, les trentetrois drames qui nous sont parvenus de la Grèce antique sont joués partout dans le monde. Ce qui n’empêche pas de nouvelles variations tragiques autour des grands mythes.

Michel Guérin : La tragédie est le genre noble, le grand genre. Le monde auquel elle renvoie est celui des héros qui se frottent au divin. Elle s’adresse aux grands de ce monde et non au « vulgum pecus ». En France, la tragédie est codifiée avec la règle des trois unités et une langue curiale coulée dans l’alexandrin. Le préromantisme allemand s’élèvera contre cette littérature gourmée en lui opposant Shakespeare. Et Stendhal, comme on sait, en 1823, écrira un Racine et Shakespeare pour imposer le « romanticisme », un art qui plaît aux contemporains, dit-il, et non à nos arrière grands- parents ! Mais le drame romantique n’est pas tragique, parce qu’il se suffit d’une victoire absolue du sentiment quelles que soient les conséquences dans la réalité ! Cela dit, en deçà des différences locales et temporelles, il serait sans doute possible de discerner des éléments constitutifs du tragique. Je n’en mentionne que deux, pour condenser. Le tragique shakespearien est un tragique des apparences : l’homme est le jouet de l’illusion, qui joue avec lui, avec ses passions pataudes et violentes, comme le chat avec la souris. Écoutez Prospero dans La Tempête : « we are such stuff as dreams are made on, and our little life is rounded with a sleep… » [Nous sommes faits de l’étoffe même des songes et notre petite vie est entourée de sommeil ]. Le tragique suppose une métaphysique, irrémissiblement « duelle ». La guerre est son vrai paradigme. Et quelle guerre plus inexpiable que celle dont parle Shakeaspeare – dans Jules César – l’individu est with himself at war ! [En guerre contre lui-même ! ]. Quelle guerre n’est pas ou ne devient pas civile ! Et si l’excessif, le monstrueux, la violence l’emportent, c’est sans doute parce qu’il y a, dans le psychisme humain, un fond religieux de culpabilité : pas responsable, mais coupable quand même, coupable d’avance ! Où est la faute ? Peut-être seulement d’être né, de charrier les péchés du monde et de sentir couler dans ses veines le vieux et lourd sang des pères ? Voyez l’admirable lecture de la « disgrâce » racinienne par Péguy et Barthes !

Notre époque est-elle propice au tragique ?
Didier Pralon : Parmi les tragiques contemporains, un des plus remarquables est sans doute Pasolini. Sa vie et son oeuvre sont éminemment tragiques. Ses films convoquent Médée, OEdipe ou Oreste, mais aussi les « ragazzi » des banlieues romaines, les « désaxés » de tous ordres. Pour lui, toutes ces figures, cruelles et perdues, sont tragiques.

Michel Guérin : Le tragique est tramé dans la texture de la conscience moderne ; il est l’envers, la part maudite de la « dynamique de l’Occident », le « reste » qui ne passe pas. Il traduirait la séparation de l’esprit avec soi et l’auto-découverte de la conscience comme étant sa propre apocalypse, le produit d’une collision. Il y a, à l’ère des catastrophes et du meurtre de masse, une actualité du « deinon ». D’un côté, l’humanité se globalise, le monde s’unifie, le droit international paraît croître en évidence pour tous ; de l’autre côté, il « reste » des abcès de fixation – je pense au Proche-Orient et à l’islamisme radical. Aucun tribunal, aucune transcendance ne peut réparer et solder une situation que les protagonistes veulent voir perdurer « usque ac cadaver ». Le tragique advient quand deux ennemis ont raison de façon exclusive.

Il n’y a donc pas à distinguer formes populaires et formes savantes ? Tragédies de palais et tragédies du ruisseau ?
Didier Pralon : Pour moi, établir une telle distinction n’a pas grand sens. Jadis, à Athènes, c’est le peuple tout entier, pas seulement l’élite, qui assistait aux tragédies d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide. Platon parle de 30 000 spectateurs par représentation ! Le flamenco est évidemment une grande forme tragique. Et le polar peut l’être aussi, celui de David Goodis, par exemple. Même s’il est né au théâtre, le tragique parcourt tout le spectre de l’expression artistique.

Michel Guérin : Effectivement, le tragique n’est plus seulement dans la tragédie en forme, mais parasite le roman noir, le cinéma parfois… On se souvient du mot de Malraux sur Sanctuaire de Faulkner : l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. Je tiens personnellement Jean Giono - celui d’Un Roi sans divertissement, de Batailles dans la montagne et de Que ma joie demeure, entre autres – comme notre grand tragique. Je crois qu’il y a à méditer sur la relation entre le Sud [le Midi] et le tragique.

...et Robin Renucci
nous en offre une lecture à Martigues

Passionné de théâtre dès son enfance, Robin Renucci étudie au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique de Paris, avant de débuter à l'écran en 1981 dans Eaux profondes de Michel Deville. En 1986, il obtient la notoriété grâce à Escalier C de Jean-Charles Tacchella puis dirige son téléfilm qui sort en1998 : La Femme d'un seul homme. Passionné de lecture, il a enregistré quelques textes d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust et a créé, au théâtre, Le pianiste de Wladyslaw Szpilman. Il réalise en 2006 Sempre vivu !, son premier long-métrage, situé sur l'Ile de Beauté. Robin Renucci s’investit, depuis de nombreuses années, dans le développement des Rencontres Internationales de Théâtre en Corse, organisées par l’Aria, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’Education populaire.

• JEUDI 12 NOVEMBRE À 19 H 30 • Martigues • Théâtre des Salins
19 H 30
Lecture de textes sur le tragique, choisis par Thierry Fabre, Didier Pralon et Michel Guérin et lus par Robin Renucci : Koltès, Giono, Barthes, Camus, Peguy, Nietzsche, Schopenhauer, Pascal, Sophocle...
20 H 30
Rencontre sur le thème « Qu’est-ce que le tragique ? » avec Michel Guérin, Didier Pralon, Robin Renucci, animée par Thierry Fabre.
Une programmation du Théâtre des Salins, en partenariat avec Espaceculture_Marseille
ENTRÉE LIBRE SUR RÉSERVATION
AU 04 42 49 02 00

production & organisation : Espaceculture / réalisation : Novasud / visuel original : Georges René