Guédiguian face à la ville dévoreuse d'hommes
« La Ville est Tranquille », © AGAT Films & Cie
C’est la troisième fois que Vitrolles se place
« sous le signe d’Averroès ». Et pour cette
nouvelle participation, les deux structures
porteuses du projet (les médiathèques et le
cinéma les Lumières) ont souhaité que le
thème 2009 - les figures du tragique - soit
abordé à travers le prisme de la ville, de ses
mots et de ses maux.
Jean-Charles Depaule et Frédéric Valabrègue
se chargeront, en tant qu’auteurs, d’évoquer les mots de la ville (pour reprendre un titre
de Depaule justement !) Quant aux maux, on
les verra à l’oeuvre dans La ville est tranquille,
de Robert Guédiguian.
Ce choix de Guédiguian ne surprendra que
ceux qui en sont restés à Marius et
Jeannette. Car c’est bien le tragique qui
domine sa filmographie. Dès son premier
long-métrage, Dernier été, l’Estaquéen a
repris à son compte les éléments constitutifs
du genre : le personnage central que l’on sait
d’emblée condamné par le Destin (en l’occurrence
Gérard Meylan), et la mise en scène
lyrique de sa course vers la mort. La ville est
tranquille nourrit d’ailleurs un lien très
profond avec ce film originel puisque dans
une séquence particulièrement tragique
(jouée, là encore, par Meylan) le cinéaste
utilise un extrait de Dernier été en guise de
flash-back ! Comme pour signifier que les
deux personnages pourraient n’en faire qu’un.
La ville est tranquille va cependant beaucoup
plus loin dans la noirceur. Car la tragédie n’y
frappe plus un seul individu, mais la collectivité
toute entière. « Le désordre du monde » qu’évoque Didier Pralon (cf. p. 2) est ici à son
comble, réduisant la ville à une juxtaposition
d’échecs amers et de solitudes atomisées.
On connaît les convictions de gauche et
altermondialistes de Robert Guédiguian.
L’origine qu’il donne à ce « désordre du
monde » est donc sans ambiguïté. Le Fatum,
c’est le conditionnement social ! Mais tout
en restant ancré dans une ville et dans une
époque, le film se hisse au niveau des tragédies
universelles et intemporelles. La
construction utilisée y est pour beaucoup ;
cette construction chorale, élaborée jadis par
le romancier John Dos Passos pour décrire,
dans Manhattan Transfer, une autre mégalopole
dévoreuse d’hommes, et ensuite magistralement
acclimatée à l’écran par Altman. Il
faut également s’arrêter sur le personnage
interprété par Ariane Ascaride, qui combine
les traits de la « cagole » marseillaise et
ceux de Falconetti dans la Jeanne d’Arc de
Dreyer, pour aboutir à cette Mère archaïque,
dont la fonction nourricière se trouve tragiquement
dévoyée.
Ce film, qui est peut-être bien le plus abouti du
cinéaste, sera présenté à Vitrolles par le scénariste
attitré du cinéaste, Jean-Louis Milési,
et par son acteur-fétiche, Gérard Meylan.
Double raison pour ne pas rater cette séance !
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Le point aveugle
des villes
La ville se construit aussi sur un imaginaire
qui peut se révéler tragique.
Or justement, Frédéric Valabrègue et
Jean-Charles Depaule, chacun dans des
registres très différents, démontent la
mécanique des tragédies urbaines qui
opèrent toujours à l’insu et aux dépends
des individus.
Jean-Charles Depaule, à la fois chercheur
et auteur, anthropologue et poète, présentera
à l’occasion de cette rencontre
son dernier ouvrage, Le Trésor des mots
de la ville, qui vient de paraître aux
éditions Robert Laffont. Ce grand spécialiste
du monde arabe explore les territoires
et les rythmes quotidiens de la ville
méditerranéenne. « Il existe des aires
plus « favorables » que d’autres à la circulation
: la Méditerranée l’est tout particulièrement
(…) Elle représente un terrain
fertile pour, non seulement comparer des
lexiques, mais pour étudier les contacts
d’usage qui s’y produisent et leurs effets
dans les langues riveraines ». Jean-Charles
Depaule a donc travaillé sur les mots qui
qualifient ou disqualifient ces cités. Les
classifications des territoires ne font pas
qu’identifier des morceaux d’espace.
Elles concernent aussi des groupes
humains et ce faisant déclinent des hiérarchies.
Banlieue, bidonville, ghetto,
slum, taudis... Souvent, un mot désignant
un espace urbain qualifie en même temps
les populations auxquelles on l’associe,
en leur assignant une identité comme
concentrée en un vocable. Directe ou
biaisée, brutale ou euphémisée, la stigmatisation
urbaine concerne alors des
lieux marqués par la pauvreté et la dégradation.
Les mots circulent ainsi de quartiers en
quartiers, de villes en villes. Ils témoignent
des tensions et des violences, mais
aussi des échanges et des phénomènes
d’acculturation incessants. Car, foyers
d’innovations, les cités sont en même
temps des conservatoires, notamment
pour des langues minoritaires.
Ainsi, Frédéric Valabrègue, romancier,
poète, critique d’art marseillais, puise
son inspiration dans le parler populaire
de sa ville natale. « J’ai choisi le vernaculaire,
l’idiosyncrasie d’un patois intraduisible
fait de latinismes et de débris de
langue d’oc. J’ai joué le local contre le
mondial, comme dernière chance de ce
grand mot qu’est l’universel. Je recueille et
reconstruis une langue de caniveau où
scintille un peu de fer blanc, non pas à des
fins sociolinguistiques, mais pour le plaisir
de la singularité ». Frédéric Valabrègue est
particulièrement attentif aux failles, aux
disjonctions du langage. Un déplacement
du sens qui rend son écriture particulièrement
insaisissable, donc vivante. Il crée
ainsi des formes de micro tragédie intime
dans lesquelles chacun de nous peut se
reconnaître. À lire, chez P.O.L Les
Mauvestis (2005), Asthme ou La Ville
sans nom. |

• SAMEDI 31 OCTOBRE • Vitrolles • CENTRE CULTUREL GEORGES SAND
16 H Rencontre littéraire avec Jean-Charles Depaule et Frédéric Valabrègue
animée par Véronique Vassiliou.
• SAMEDI 31 OCTOBRE • Vitrolles • CINÉMA LES LUMIÈRES
18 H Débat « Les mots, la ville & le tragique » avec Jean-Charles Depaule, Gérard Meylan
et Frédéric Valabrègue.
21 H Projection de « La Ville est tranquille » de Robert Guédiguian,
en présence de Jean-Louis Milesi, coauteur du scénario.

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