Mustapha Benfodil, 41 ans, vit et travaille à Alger.
Reporter pour le quotidien d’information El Watan,
il mène parallèlement une carrière d’écrivain et de
dramaturge. Il est l’un de ces auteurs qui participent
à l’indispensable travail de renouvellement
de la langue algérienne. Il revendique une « Pop’
littérature », nerveuse et frénétique, dans laquelle
chaque roman serait conçu comme un « attentat
sémantique ». Dans le cadre des Rencontres à
l’échelle, les Bancs Publics nous proposent d’entendre
un montage d’extraits de son roman, Archéologie du chaos (amoureux) qui sera mis en
lecture par Julie Kretzschmar. Mustapha Benfodil
écrit en français. Mais il crée un déplacement
sémantique passionnant. C’est à la fois la même
et une autre langue. Esthétiquement autant que
politiquement une telle posture soulève énormément
de questions ». Les textes de Mustapha
Benfodil ont justement cette force intrinsèque qui
leur permet de plonger le lecteur dans une
relation inédite au monde. L’Algérie surgit devant
nous comme une entité charnelle et on s’en saisit
en acceptant le corps à corps. Ainsi dans Archéologie du chaos (amoureux), l’auteur subvertit
complètement toute approche rationnelle et
linéaire et s’emploie à « déconstruire l’ordre
narratif national ». Pour signifier cette confusion
et malgré tout tenter de lui donner un sens, le
texte prolifère et se déploie en croisant les modes
de narration. Dans ce roman à tiroirs et labyrinthique
se mêlent allègrement différents strates et
registres de langage, et de multiples références
socioculturelles, mythologiques et bibliques…
Cette oeuvre de toutes les pulsions, autant politiques,
sociales que sexuelles, appelle bien à la
révolution, mais cette dernière ne saurait être
idéologique. C’est une affaire de sensation, de
chair et de corps qui se jettent dans le réel. « Et
j’ai nagé ma mère comme j’ai pu, apprenant à
nager même dans la gadoue et les coulées
boueuses du Réel ». Le Chaos est bien là. Pour
l’amour, Mustapha Benfodil a un peu plus de
doute. Mais, il n’a rien d’un fataliste. Il est
persuadé que l’humour est plus dévastateur que
les bombes : « Où trouver une Révolution prête-àpéter
à cette heure-ci ? Il est déjà minuit passé
d’une longue panne de sommeil…».
Et puisque l’auteur travaille la langue au corps, il
est tout à fait compréhensible que l’équipe des
des Bancs Publics ait été séduite par ce matériau.
Sharmila Naudou, Eric Houzelot et Thomas Gonzalez
mettront donc en jeu les multiples « je » qui
émaillent ce texte. |
Entre Alger et Marseille, comment
faire passer le mot ?
Si, le temps d’une lecture, la langue de Mustapha
Benfodil sortira de l’espace du livre, ce dernier
reste le support premier pour qu’une oeuvre
circule. Or, la situation de l’édition est particulièrement
préoccupante en Algérie. Un débat entre
Barzakh (l’éditeur entre autres de Mustapha
Benfodil) et des éditeurs de la région permettra
d’insister sur la nécessité de développer des
formes de coopération – notamment à travers la
question de la traduction – pour renforcer un secteur
de plus en plus fragilisé par la mondialisation.
En Algérie, rares sont les maisons d’éditions qui,
comme Barzakh, prennent le risque d’accompagner
des auteurs contemporains. L’audience de ces
derniers est très restreinte sur le plan national et,
à fortiori, l’international. La faible visibilité de
cette langue, d’ailleurs souvent francophone,
apparaît comme l’un des symptômes de la difficulté
pour ce pays à se construire sur une identité
à la fois enracinée et ouverte aux autres.
Pourtant, le catalogue que les éditions Barzakh
ont construit en quelques années, prouve, à qui en
douterait encore, que l’Algérie est loin d’être muette.
Fondées en avril 2000 à Alger, par Selma Hellal
et Sofiane Hadjadj, les éditions Barzakh se sont
tout d’abord consacrées à la seule littérature.
Leur credo : donner à entendre la voix de jeunes
auteurs, arabophones ou francophones. Au fil des
années, le succès et les difficultés, aidant ils ont
élargi leur catalogue à des essais historiques, des
études et biographies littéraires, et aux beaux
livres. Très tôt également, ils ont développé
des partenariats avec des maisons d’éditions
françaises, dont les Éditions de l’Aube, du Bec en
l’Air et Actes Sud. Ainsi, le roman d’Arezki Mellal, Maintenant, ils peuvent venir (2000), a été repris
par les éditions Actes Sud en 2002. De même, Cinq fragments du désert de Rachid Boudjedra
(2001), a été repris par les Éditions de l’Aube en
2002. Les derniers romans de Maïssa Bey, ainsi
que celui de Nourredine Saadi parus de façon
concomitante chez Barzakh et aux Éditions de
l’Aube sont emblématiques du partenariat que les
deux maisons tentent de forger. Enfin, le compagnonnage
avec les Éditions du Bec en l’Air explore
de son côté l’association image/texte, dans des
livres conçus à deux, fusion effective d’univers.
Mais Barzakh a également croisé la route de Thierry Fabre, de La pensée de midi et des
Rencontres d’Averroès. La maison d’édition a
même été l’un des coordinateurs d’une « réplique »
algéroise des Rencontres d’Averroès de
Marseille1. Autant dire que Barzakh est particulièrement
dynamique dans un contexte pour le moins
difficile. Déjà en 2001, dans la revue La pensée de
midi2, Selma Hellal dressait un tableau très
sombre de la situation de l’édition littéraire algérienne
et dénonçait pêle-mêle : « l’absence de
politique du livre, les méthodes rigides d’enseignement,
la cherté des livres, la dévalorisation de
la fonction, l’attrait a priori d’un lectorat ayant un
fort pouvoir d’achat pour les livres publiés ailleurs
(en France) et le sourd mépris témoigné vis-à-vis
de la production locale ».
La circulation des écrits en dehors des frontières
doit donc aussi permettre un renforcement de la
diffusion à l’intérieur même de la société algérienne.
Ce sera, sans aucun doute, l’un des enjeux
du débat entre Sofiane Hadjadj (directeur des
éditions Barzakh), et plusieurs éditeurs de la région.
Ils évoqueront les expériences de coopération
passées et les perspectives à venir, et ce dans un
marché mondial de plus en plus destructuré.
1. Ces Rencontres Ibn Rochd, ont eu lieu en juin 2006,
à la Bibliothèque Nationale d’Algérie
2. La pensée de midi – Alger – Numéro 4 – Printemps 2001 |
©D.R.
©D.R.

• VENDREDI 6 NOVEMBRE À 18 H • Marseille • Bibliothèque départementale Gaston Defferre - ABD
Lecture « Archéologie du chaos (amoureux) » de Mustapha Benfodil lu par Sharmila Naudou,
Eric Houzelot et Thomas Gonzalez
Suivie d’une rencontre Entre Alger et Marseille,
comment faire passer le mot ?
Avec Sofiane Hadjadj (éditions Barzakh),
[éditions Le Bec en l’Air], Florence Pazzottu [poète],
Fabienne Pavia et Mustapha Benfodil
Une collaboration Les Rencontres à l’Echelle,
Espaceculture_Marseille, la Bibliothèque
départementale des Bouches-du-Rône
ENTRÉE LIBRE

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