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1re tableronde - Entre l’Europe et l’Islam : histoires de conquêtes ou passé commun ?


vendredi 18 novembre de 15h à 17h, auditorium du Parc Chanot
animée par Emmanuel Laurentin [France Culture]

La naissance de l’Islam, au VIIe siècle, et son expansion, notamment sur les rives de la Méditerranée, ont suscité de vives réactions de la part d’une Europe chrétienne volontiers divisée. Conquêtes et reconquêtes… Flux et reflux, croisades en Terre Sainte et sac de Constantinople, conquise en 1453 par les ottomans, qui forment un nouvel empire, alors que Grenade, dernière cité héritière d’al andalus, tombe en 1492, prélude à l’expulsion des juifs puis des morisques d’Espagne, en 1609…
La guerre de course n’a quant à elle pas cessé en Méditerranée, jusqu’au XVIIIe siècle.
Elle prend fin avec la suprématie militaire européenne qui devient manifeste à travers la conquête coloniale au XIXe siècle et le démembrement de l’empire ottoman, alors qualifié « d’homme malade de l’Europe »…
Ce temps long de l’histoire, entre l’Europe et l’Islam, peut être scandé par des histoires de batailles et de conquêtes, d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

Mais par-delà les confrontations d’empires et les affrontements au nom d’une suprématie religieuse, musulmane ou chrétienne, que s’est-il véritablement passé
entre « gens d’Europe » et « gens d’Islam » ?
Les confrontations politiques et militaires ont-elles fait naître des formes de syncrétismes ? Quels échanges et quelles circulations entre sociétés et marchands,
entre savoirs et techniques, entre langues et cultures ? Si des terrains d’entente ont existé, ont-ils été ponctuels ou durables ?
Peut-on parler d’un passé commun entre l’Europe et l’Islam ?

À moins que les mémoires de conquêtes soient devenues prépondérantes, à travers les figures, du « croisé » d’un côté et du « djihadiste » de l’autre ?
Ces catégories politico-religieuses de lecture de l’histoire, qui instaurent un récit où prédomine une guerre sans fin, sont-elles obsolètes ou toujours d’actualité ?
Comment interpréter en fin de compte, sur le temps long de l’histoire, les relations entre l’Europe et l’Islam ?

[Thierry Fabre]  


Fred Khan

La première table ronde nous invite à regarder l’Histoire en face. Sans l’idéaliser, mais sans non plus l’instrumentaliser et imposer une lecture du passé où l’avenir serait déjà écrit. Certes, les relations entre l’Islam et l’Europe chrétienne furent souvent conflictuelles. Aux guerres de conquêtes islamiques [intimement liées au début de l’Islam] répondirent les croisades armées par le Pape pour libérer les « lieux saints ».
Les confrontations entre la chrétienté occidentale et l’empire ottoman ont nourri, de part et d’autre, des représentations caricaturales.
L’ennemi est forcément un barbare et un infidèle. Et comme le fait remarquer l’historien Géraud Poumarède la violence, physique et symbolique, s’inscrit durablement dans les esprits créant « un obstacle infranchissable entre les belligérants et excluant tout apaisement, tout rapprochement, toute compromission ».
Ces conflits ont profondément marqué les imaginaires et aujourd’hui encore, les réticences à propos de l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne se nourrissent des discours qui ont construit et légitimé le mythe de l’antagonisme irréductible entre les mondes chrétien et musulman.

La culture de l’affrontement a permis « la mobilisation des esprits et des bras face à la menace ottomane », mais, parallèlement à cette posture idéologique, d’autres attitudes ont privilégié le dialogue et le rapprochement entre les deux civilisations. L’histoire n’est pas univoque. Géraud Poumarède rappelle que des liens politiques durables se sont également instaurés, notamment aux XVIe et XVIIe siècles, entre la France et l’Empire ottoman alors considéré comme « un interlocuteur et même un partenaire, voire un
allié dans les guerres intra-européennes ».
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Les conflits qui se jouaient à l’échelle des États n’effaçaient pas les relations entre les personnes. Contrairement aux guerres totales du XXe siècle, les confrontations militaires des siècles passés ne visaient pas l’éradication des populations, mais la conquête de leurs richesses, qui étaient aussi scientifiques et
culturelles. Elles circulaient ainsi d’un pays à l’autre, de même que le commerce, qui n'a jamais cessé entre l'Europe et l'Islam.

On ne sait jamais de quoi hier sera fait
Le passé existe-t-il en tant que tel ? N’est-il pas constamment réactualisé dans un présent lui-même créateur d’avenir ?
On observe une construction incessante procédant autant de la préservation que de la destruction, de la mémoire que de l’oubli.
Les contextes évoluent et modifient profondément le regard que nous portons sur l’Histoire. L’honnêteté intellectuelle nous
oblige alors à reconsidérer les récits pour les soumettre à l’épreuve des faits.
Ainsi les recherches de Gabriel Martinez-Gros mettent complètement en défaut l’historiographie idyllique qui fit d’Al-Andalùs [le nom que les Musulmans donnaient à l’Espagne au Moyen Âge] une terre de tolérance et de métissage. « Rien n’indique plus de tolérance à Cordoue qu’au Caire ou à Bagdad à la même époque, bien au contraire », affirme l’historien. Beaucoup plus tard, au XVIIIe siècle, les Lumières construiront ce mythe du miracle andalou afin d’expliquer le retard pris par l’Espagne catholique face au mouvement de progrès qui animait alors l’Europe.

« L’Espagne catholique a perdu la guerre de civilisation qui l’opposait à l’Europe protestante », nous explique Gabriel Martinez-Gros.
« Or ce passé s’est largement construit sur la Reconquête, c’est-à-dire sur la guerre victorieuse contre l’Islam andalou. Du coup, aux yeux de ces mêmes critiques européens de l’Espagne, Al-Andalùs acquiert des mérites exactement proportionnels aux défauts ou aux crimes de l’Espagne ». Puisque les Espagnols sont alors jugés intolérants, guerriers et incultes, on affirme que les Andalous furent tolérants, pacifiques et savants… Qu’importe si la réalité est toujours beaucoup plus complexe. « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime » écrivait Albert Camus. Mais, ils comportent toujours une part de vérité. Il est indéniable qu’à son apogée Al- Andalùs représenta un grand moment de la civilisation islamique classique. Et c’est là que, grâce à des philosophes arabes [dont Averroès reste la figure la plus emblématique], la science et la pensée grecques ont transité pour ensuite irriguer toute l’Europe.
Les discours de confrontation entre l’Europe et l’Islam trouvent leur justification dans des structures de pensée politico-religieuses qui se prétendent indépassables.
Or, dans sa dimension historique, la religion renvoie toujours à des enjeux de pouvoir conjoncturels qu’il convient de décrypter. Les travaux d’Hichem Djaït abordent le plus objectivement possible les rapports du politique et du religieux dans l’Islam des origines. Cet historien tunisien a, entre autres, entrepris une biographie monumentale du prophète Muhammad. En puisant aux sources de sa propre culture, Hichem Djaït réactualise complètement le débat sur la possibilité de fonder une société laïque en Islam.

Identifier de possibles valeurs communes entre les deux civilisations nécessite donc, à la fois, un déplacement du point de vue et une approche pragmatique.
Ainsi, il semblerait que l’ouverture démocratique du monde arabe entraîne aussi l’évolution de certains mouvements islamiques.
Comme le démontre l’analyste politique et écrivain Amr El-Shobaki, les Frères Musulmans ont su, depuis leur fondation, en 1928 en Egypte, adapter leur discours aux transformations des sociétés musulmanes. La diabolisation de l’islamisme est-elle la bonne stratégie ? Ne serait-il pas plus judicieux, sans aucune naïveté,
d'interroger la capacité de ces organisations à entrer dans le jeu du pluralisme politique ? Les dynamiques de la confrontation, fondées sur une lecture de l'histoire qui privilégie l'esprit du djihad et des croisades, peuvent-elles être surmontées par une autre lecture de l'histoire qui ne laisse pas disparaître les formes d'un passé commun ?



Les intervenants



(Photos de gauche à droite : Leyla Dakhli, Gabriel Martinez-Gros, Amr El-Shobaki, Géraud Poumarède - Photos © D. R.)

Animée par Emmanuel Laurentin [France Culture] avec

Leyla Dakhli, docteure et agrégée en histoire, spécialiste de l’histoire des intellectuels et des médias arabes contemporains, chercheure associée à la Chaire d’histoire
du monde arabe contemporain au Collège de France.
Gabriel Martinez Gros, historien, spécialiste de l’histoire politique et culturelle d'al-Andalus.
Amr Mahmoud el-Shobaki, directeur de l’Unité d’Études Arabe-européenne au Centre d’Études Politiques et Stratégiques d’Al-Ahram [Caire, Egypte].
Géraud Poumarède, maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris Sorbonne-Paris IV, agrégé d'histoire.
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