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2e table ronde - Islams d’Europe, montée des tensions ou reconnaissance mutuelle ?
Samedi 19 novembre de 10h à 12h, auditorium du Parc Chanot
Animée par Florian Delorme [France Culture]

La présence des musulmans en Europe n’est pas un fait nouveau. Elle existe depuis de nombreux siècles, même si cela est resté enfoui ou dénié, comme en témoignent
les travaux des historiens.
Au cours du XXe siècle, et singulièrement après la deuxième guerre mondiale avec les « Trente glorieuses » et les besoins de main d’œuvre liés à la reconstruction
et à l’industrialisation de l’Europe, on a assisté à un changement d’échelle et à une demande croissante de « travailleurs immigrés ».
Les « trois âges de l’immigration » s’étant accomplis, le mythe du retour évanoui et l’installation durable de familles venant de pays majoritairement musulmans advenue,
la donne a profondément changé au cours de ces trente dernières années.

Des Islams d’Europe ont ainsi peu à peu vu le jour, principalement en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne, puis en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, comme
en Suisse, au Danemark ou en Suède. La présence des musulmans n’est plus un phénomène extérieur à l’Europe, elle est devenue une réalité intérieure à l’Europe,
ce qui modifie profondément les perceptions.
D’autant plus que l’émergence des Islams d’Europe a été contemporaine de la montée en puissance d’un islam politique, souvent conflictuel, de la révolution islamique iranienne en 1979 aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New-York, prolongées par les attentats de Madrid et de Londres qui ont créé un climat de défiance
et de peur.
La crise des caricatures au Danemark, l’assassinat de Theo Van Gogh aux Pays-Bas, le referendum sur les minarets en Suisse, les controverses sur le port du voile
et de la burqa en France, ou le retentissant succès du livre de Thilo Sarrazin en Allemagne… autant d’éléments qui ont renforcé les incompréhensions et instauré une forme
de stratégie de la tension. Peut-on, dans ces conditions, tenter de mieux comprendre ce qui se joue, à l’échelle européenne, dans les relations à l’Islam ?
Assiste-t-on, dans les différentes sociétés européennes, comme semble l’indiquer le sondage Ifop « regard croisé France / Alllemagne à propos de l’Islam »
à des phénomènes de repli voire de rejet ?
S’agit-il de phénomènes circonstanciels, et donc passagers, ou de tendances lourdes ?
La focalisation, volontiers relayée par les médias, sur les échecs de l’intégration ne masque-t-elle pas d’autres réalités, moins visibles et plus encourageantes ?
Des formes de reconnaissance mutuelle ne sont-elles pas en train de naître ?
Des Islams européens, inscrits dans des trajectoires plus individuelles et dans des sociétés profondément sécularisées, ne voient-ils pas le jour ?
Le prisme religieux est-il la bonne façon d’appréhender les transformations sociales et culturelles en cours ?
Un « monde commun », loin des différences culturelles et religieuses, largement soulignées, est-il en train de prendre forme dans la culture au quotidien ?
Qu’en est-il par exemple des mariages mixtes ?
Existe-t-il des convergences dans les pratiques ou les distances sont-elles de plus en plus marquées ?
Vers quelles polarités s’oriente-t-on dans les relations entre l’Europe et l’Islam, la liberté ou la peur ?


[Thierry Fabre]


Fred Kahn

Crise économique et financière, politique et culturelle… Partout en Europe, nous assistons aux mêmes réflexes de replis, aux mêmes tentations de rejets.
Et, comme toujours en période de trouble et de tension, il faut un bouc émissaire. L’islam serait coupable de notre incapacité à construire des sociétés prospères, véritablement démocratiques et apaisées ? Pour justifier une impossible intégration, il suffit alors de se focaliser sur les différences religieuses et d’occulter les vrais problèmes politiques et sociaux. En Allemagne par exemple, la sociologue Margarete Spohn identifie une radicalisation du discours politique.
« La droite populaire, qui n’est pourtant pas l’extrême droite, tient des propos de plus en plus violents et discriminatoires. Ceux qui, comme moi, travaillent sur le dialogue interreligieux deviennent des traitres à la nation ». Ces discours consistent à présenter l’islam comme une idéologie fasciste, extérieure et irréductible aux valeurs du pays.
« Alors qu’il fait désormais partie de la nation puisque 40 % des musulmans sont de nationalité allemande ». De fait, les différences de religion importent peu du moment qu’elles s’expriment dans une même civilisation. « Par contre, ajoute Margarete Spohn, ces populations subissent souvent de fortes discriminations dans l’accès à l'emploi
et au logement ».
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En France, une récente étude de Gilles Kepel* montre que dans les banlieues françaises, la religion fournit une « compensation » au sentiment d’indignité sociale, politique
et économique. Peut-on pour autant parler d’une intensification et d’une radicalisation de l’islam en France ? Farida Belkacem, chercheuse à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, ne partage pas ce point de vue. « La grande majorité des musulmans allient sans aucun problème, des pratiques religieuses et non religieuses. Et puis, on parle constamment du retour de l’islam et beaucoup moins de tous ceux qui s’éloignent de la religion.
Ceux qui pratiquent sont forcément plus visibles que les autres.
Mais pour ma part, je reste persuadée que le pourcentage de non pratiquants va croître. Les lignes de partage à venir ne seront plus entre chrétiens et musulmans, mais entre croyants et non croyants ». De plus, l’idéal républicain semble toujours opérant. « Qu’ils soient pratiquants ou non, beaucoup de jeunes musulmans font référence aux valeurs de la République. Il existe un vrai modèle de société en France et il reste fortement fédérateur ». Mais plus la République manque à ses principes, plus la radicalité religieuse en profite pour étendre son influence.

Quelles valeurs communes ?
La stratégie de la tension se diffuse dans toute l’Europe. Le sociologue danois Rasmus Boserup, reviendra sur la crise internationale provoquée, il y a quelques années, par la publication de caricatures de Mahomet dans un journal conservateur danois. Est-ce un hasard si cette affaire a éclaté dans un pays traversé par des tentations de xénophobie ? Et comment interpréter les attaques terroristes perpétrées cet été en Norvège par Anders Breivik au nom d’une vision pure et chrétienne de l’Occident ?
Si l'on en croit Patrick Haenni, les relations avec l’islam ne sont pas aussi conflictuelles en Suisse. Ce politologue a récemment écrit un ouvrage sur Les Minarets de la discorde. Il estime que le vote populaire qui, en novembre 2009, a abouti à l’interdiction de la construction de nouveaux minarets est paradoxale puisque ce vote intervient dans un contexte de coexistence relativement consensuelle entre la population musulmane et son environnement.
Ce vote ne correspond donc pas à un rejet des musulmans et ne tient pas – ou pas seulement – d'un réflexe de xénophobie.
« C'est un vote sur l'islam, mais pas forcément contre l'islam. Sur l'islam comme idéologie, sur l'islam comme nouvelle réalité culturelle en Occident et sur l'islam comme patrimoine »**. Le minaret serait le symbole « d’un rapport problématique à l’affirmation du multiculturalisme ».
Mais d'un autre point de vue, l'islam européen a-t-il réellement besoin de minaret pour exister dans la Cité ?

Les débats à propos de l’échec du modèle multiculturel agitent toute l’Europe et soulignent notre incapacité à faire vivre des valeurs communes. Il ne s’agit pas d’accepter des pratiques et des modes de vie intolérants, mais de mettre en délibération les conditions de fonctionnement d’une société ouverte et démocratique.
Cela implique des compromis de part et d’autre. « Je ne pense pas que le port du voile dans l’espace public représente un obstacle au vivre ensemble, déclare ainsi Farida Belkacem. Il y a des problèmes bien plus importants. Une approche plus sociologique et moins idéologique révèlerait que porter le voile représente pour beaucoup de femmes un moyen de s’émanciper. Bien sûr, la burqa est beaucoup plus problématique.
Mais la grande majorité des musulmans sont contre ». Comment définir les termes d'un possible monde commun ? Quels visages donner à ces relations ?
La question de l’intégration dépend de paramètres qui ne relèvent pas simplement du religieux, mais également de considérations sociales et culturelles. Ainsi, concernant les mariages mixtes, les chercheurs constatent que les populations d'origine musulmane deviennent assez rapidement exogame.

Cependant, l’organisation de la Cité diffère d’un pays à l’autre.
« La France laïque considère que la religion relève uniquement de la sphère privée, analyse Margarete Spohn alors que l’Allemagne fonctionne sur le sécularisme. Le voile ne sera pas interdit dans les lieux publics puisque l’Etat protège aussi la religion dans l’espace public. Par contre, cela devient plus problématique quand une enseignante porte le voile puisque cela contrevient aux droits de l’enfant qui ne doit pas être influencé ».
L’espace de compromis ne sera de toute façon acceptable que s’il est négocié avec les principaux intéressés. « Les musulmans sont le plus souvent des gens ouverts qui essaient de vivre leur religion sans s’exclure de la société, reprend Margarete Spohn. Simplement, avant ils avaient tendance à dissimuler le fait qu’ils étaient musulmans et maintenant, ils veulent pouvoir le revendiquer ». La véritable intégration en régime démocratique consiste à pouvoir participer au fonctionnement de la Cité.
Nul doute en tout cas, que cette table ronde, à partir d'une comparaison à l'échelle européenne, permette d'éclairer des questions sensibles et contribue à déplacer le débat de la confrontation idéologique à la complexité des idées...

* Gilles Kepel avec la collaboration de Leyla Arslan et Sarah Zouheir.
Banlieue de la République. Institut Montaigne. Octobre 2011.
www.banlieue-de-la-republique.fr - www.banlieue-de-la-republique.fr

** Entretien avec Aziz Enhaili in Tolérance.ca.
www.tolerance.ca



Les intervenants



(Photo de gauche à droite : Farida Belkacem, Rasmus Boserup, Patrick Haenni, Margarete Spohn - Photos © D. R.)

Animée par Florian Delorme [France Culture] avec

Farida Belkacem, chercheuse à l'IRIS - Institut de Relations Internationales et Stratégiques, ses travaux portent sur la question de l’Islam en Europe.
Rasmus Boserup, sociologue, chercheur à l’Institut danois d’études internationales.
Patrick Haenni, politologue, auteur de nombreuses études sur les processus d’islamisation en Egypte, au Soudan, au Maroc, au Yémen, en Afghanistan
ainsi que dans les populations musulmanes d’Occident.
Margarete Spohn, sociologue, spécialisée dans l’éducation interculturelle. Travaille aujourd’hui au département des affaires interculturelles de Munich.


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