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Exposition « La Méditerranée des 7 dormants »

Il était une fois… les Sept Dormants d’Éphèse.
Des saints communs au christianisme et à l’islam, qui auraient dormi plusieurs siècles avant de se réveiller miraculeusement.
Pourquoi ne pas suivre ce fil mythologique pour effectuer un voyage, imaginaire mais éclairant, à travers les civilisations méditerranéennes ?

L’exposition imaginée par l’anthropologue Manoël Pénicaud, au centre d’art des Pénitents Noirs d’Aubagne, est construite comme une pérégrination à travers treize sites qui ont été « habités » par la légende des Sept Dormants. Immédiatement, le public est plongé dans l’ambiance. Un subtil dispositif sonore nous immerge dans la double source chrétienne et musulmane du mythe alors même que nous découvrons sur une carte les lieux où il s’est enraciné.
Un panneau didactique nous apporte quelques clés. Au IIIe siècle de notre ère, sept jeunes chrétiens persécutés par un empereur romain, s’enfuirent et se réfugièrent dans une caverne près d’Éphèse, en Asie Mineure. Ils s’y endormirent.
Mais l’empereur les retrouva et fit murer l’entrée de la grotte. Ils se réveilleront intacts et incorrompus, 196 ans plus tard, alors que le monde romain était devenu chrétien.
Cette légende essaima jusqu’aux rives de la péninsule arabique pour finalement se retrouver consignée en bonne place dans le Coran. Elle est très familière aux musulmans, car elle constitue un thème majeur de la Sourate XVIII [La Caverne], que le Prophète Mohamed recommandait de lire chaque vendredi. Par ailleurs, pour les musulmans, l’origine éphésienne n’est pas affirmée, si bien que de nombreuses grottes sont considérées comme la caverne originelle, d’où la multiplication de variantes locales.

Il est donc temps de partir sur la piste d’un mythe qui, tour à tour, se sera endormi puis réveillé tout autour de la Méditerranée. Nous empruntons d’abord un couloir étroit
où nous faisons connaissance avec Louis Massignon, le principal artisan du réveil des Sept Dormants au XXe siècle.
Le célèbre orientaliste voyait dans cette légende un trait d’union majeur entre islam et christianisme.
Des photos, des extraits de correspondances inédites témoignent de l’engagement spirituel et politique de cet homme qui fut à la fois un grand voyageur et un chercheur humaniste.
C’est grâce à la découverte des archives inédites de Louis Massignon que Manoël Pénicaud a forgé ce projet d’exposition.
L’anthropologue a poursuivi le travail d’exploration entamé par son illustre prédécesseur.

Mais nous voici arrivés au coeur de l’exposition.
D’ailleurs, la scénographie et l’ambiance lumineuse et chaleureuse [proposées par Claudine Bertomeu] éveillent en nous la sensation de pénétrer dans une grotte.
Première étape, Éphèse, foyer chrétien et originel du mythe. Une photo de Manoël Pénicaud nous offre une vue panoramique de l’impressionnante basilique byzantine
qui fut longtemps un important centre de pèlerinage.
D’autres images nous projettent dans la crypte ou nous font face une femme soufie au regard illuminé par la ferveur spirituelle…
Toujours sous l’ombre tutélaire [coupure de presse, croquis] de Louis Massignon, qui visita le site en 1951. Ici, le mythe est en sommeil. Alors que plus au sud, Tarse abrite
le plus grand pèlerinage musulman dédié aux Sept Dormants en Turquie. Manoël Pénicaud a su, à la fois, capter la dévotion qui anime les nombreux visiteurs de la caverne
et l’évolution des rites qui, désormais, s’adaptent à la modernité et aux pratiques touristiques.
Ces hommes, ces femmes, ces enfants se recueillent, ou tendent les mains pour recueillir l’eau « sacrée » qui suinte du plafond. Mais, ils prennent aussi des photos
et la communion collective se teinte d’une dimension ludique.
À Istanbul, les traces religieuses des Sept Dormants sont plus diffuses. Les « Gens de la caverne » sont absents des mosquées.
Par contre, ils investissent les cimaises des musées. L’occasion de découvrir de très fines calligraphies marines [car les saints protégeaient autrefois la flotte ottomane
des périls de la mer]. Et dans le bazar des libraires de la ville, des miniatures destinées aux touristes prouvent que la spiritualité islamo-chrétienne peut aussi déboucher
sur des préoccupations beaucoup plus matérielles et mercantiles.
La « quête et l’enquête » de Manoël Pénicaud nous donnent ensuite à découvrir une église du Ve siècle taillée dans la roche, en Cappadoce, au fin fond de l’Asie Mineure. Autre étape de ce « néo-pèlerinage » : à Afsin, dans les montagnes enneigées du Kurdistan. Ici, un ancien caravansérail de la Route de la Soie abrite une mosquée,
elle-même bâtie sur les vestiges d’une ancienne église byzantine. À la gare routière, les véhicules sont aujourd'hui placés sous la protection des Sept Dormants, comme l’était autrefois la flotte ottomane... Puis, nous visitons le Monastère de Mar Mûsa.
Dans ce haut lieu du dialogue islamo-chrétien une grotte a été aménagée dans l’esprit « massignonien ». À Midelt, dans le monastère Notre-Dame de l’Atlas,
nous croisons la route des rescapés de Tibhirine, ces moines rendus célèbres par le film Des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois.
La légende passe même par Marseille puisque, comme en témoigne une lettre datant de 1972 de Mgr Etchegaray, un tombeau dit des Sept Dormants se trouve dans la crypte de l’abbaye Saint-Victor. Petit clin d’oeil au dialogue interconfessionnel : une photo pendant l’office. En bas de l’image à gauche, on aperçoit le sacristain, sa particularité
est d’être né dans l’islam…
Le voyage se poursuit, à Damas, à Amman, à Jérusalem… À chaque fois, le mythe se métamorphose au gré des interprétations et des contextes.
Libre à nous alors de nous asseoir au centre du dispositif scénographique de l’exposition pour, tout en baignant dans des sonorités tour à tour bruyantes et recueillies, profanes et sacrées, embrasser des yeux cette Méditerranée « incertaine, plurielle et circulaire ».
Notre regard vagabonde d’une image à l’autre et en écho se mêlent des psalmodies musulmanes, des prières chrétiennes et des chants juifs [création sonore de Nicolas Gerber]. Le lien défait ? « La fin de toutes nos explorations sera d’arriver à l’endroit d’où nous sommes partis et de connaître le lieu pour la première fois », disait T. S. Eliot.

[Fred Kahn]

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