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« LA CITÉ EN DANGER ? DICTATURE, TRANSPARENCE ET DÉMOCRATIE »
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Trois tables rondes pour penser la Méditerranée des deux rives
Civiliser nos peurs
Cette année, les Rencontres d’Averroès* cherchent à nous extirper denotre torpeur. La Cité est-elle en danger ? Thierry Fabre, le concepteur de ce moment de débat et d’échange, nous invite à prendre conscience de la fragilité de la démocratie. Si nous ne voulons pas la voir disparaître, nous devons remettre constamment à l’oeuvre le chantier de notre rapport au politique. Au fond, peu importe les métamorphoses de l’espace public pourvu qu’il se renforce et s’étende toujours plus.
PROPOS RECUEILLIS PAR FRED KAHN
Cette année vous lancez un cri d’alarme. La Cité en danger ? Le point d’interrogation semble superflu ?
Thierry Fabre : Il convient de toujours laisser la question ouverte… Mais en prenant un peu de recul, si nous comparons les époques, quand nous avons lancé les Rencontres d’Averroès, en1994, la situation internationale incitait à l’optimisme.
Vue d’Europe, la démocratie apparaissait comme l’horizon indépassable de notre temps.À tel point que certains parlaient même à sonpropos de « la fin de l’histoire ». Depuis, cette euphorie s’est retournée et l’horizon s’est profondément assombri.
Des visions du monde quel’on croyait disparues ont ressurgi violemment. Aucun pays n’est épargné par les poussées ultra nationalistes ou politico-religieuses. À ces passions destructrices s’ajoute la crise économique et financière. Il n’est pas question de sombrer dans une forme de désespérance ou denihilisme,bien au contraire !
Mais, de touteévidence la « marge humaine », comme la nommait si bien Romain Gary, devient de plusen plus étroite aujourd’hui. Regardez la Grèce, où ont été inventés les principes de la démocratie…Là, on peut dire que la Cité est en danger. Qu’en est-il désormais en Espagne, où là encore le socle de la démocratie semble fragilisé ? La« crise » actuelle en Europe, mais je n’aime pas beaucoup ce mot qui voile plus qu’il n’éclaire, interroge le devenir politique de tout un continent…Alors que nous pensions jusqu’ici que ladémocratie était quelque chose d’irréversible.
Vous évoquez même un possible scénariopost-démocratique ?
T. F. : Le fossé se creuse entre une représentationpolitique impuissante à faire appliquer lesprincipes démocratiques et le peuple. La montée de la contestation, la poussée du nationalisme et de l’abstentionnisme témoignent de ce que notre système politique est à bout de souffle. Je ne suis pas sûr que nous ayons tous mesuré l’ampleur du danger.
Quelle est la dimension plus spécifiquement méditerranéenne de ce défi ?
T. F. : Le contexte post révolutionnaire dans plusieurs pays arabes fait forcément écho à cette interrogation sur les conditions nécessaires à la réinvention de la démocratie. Ces révolutionsont apporté beaucoup d’espoir.
Désormais, elles soulèvent des inquiétudes. Mais ces mouvements, en libérant l’espace public, ont prouvé qu’entre la dictature et l’option politico-religieuse, il existait bien une alternative.
Nous devons soutenir cette dynamique, qui n’a pas disparu de la scène. Il n’est bien entendu pasquestion de chercher à imposer un modèle, maisd’aider la société civile dans son aspiration à laliberté. Ainsi, les Rencontres auront cette annéele regard tout particulièrement tourné vers la Syrie. Nous ne devons pas céder à l’indifférence,mais au contraire, exprimer notre solidarité avecle peuple syrien et ouvrir bien grand les yeux surce qui s’y passe.
La première table ronde, « Entre dictatureet démocratie. Fin de l’histoire ou d’une histoire ? », reviendra sur les différents tournants démocratiques de la Méditerranée européenne.
Que nous apprend ce passé très récent sur notre présent ?
T. F. : À partir des années 70, l’Espagne, la Grèce et le Portugal sont progressivement sortis de la dictature. Quant à la Turquie, elle a connu plusieurs coups d’état successifs puis une ouverture progressive.
La chute du mur de Berlin était sensée entériner définitivement, si j’en crois Fukuyama, l’avènement de la démocratie libérale mondialisée. Les intervenants vont interroger ces processus historiques de manière beaucoup moins dogmatique et plus critique.
Cette approche devrait également permettre une miseen perspective des révolutions arabes afin deprojeter sur un temps plus long les changements à l’oeuvre de l’autre côté de la Méditerranée.
La deuxième table ronde, « Entre renaissance citoyenne et transparence politique révolution numérique ou contrôle deslibertés ? », positionne les débats par rapport à la société de l’information et de la communication.
Ces technologies sont-elles des outils d’émancipation ou au contraire des armes liberticides ?
T. F. : Une chose est sûre : depuis le 11 septembre2001, le discours sécuritaire s’est imposé auxsociétés démocratiques comme une évidence. Orles technologies de l’information et de la communication ont des capacités de contrôle et d’intrusion
dans la vie privée qui peuvent représenterune grave menace pour les libertés. Et l’idéologie sécuritaire conduit à une surveillance de plus en plus accrue de l’espace public. Quels contre-pouvoirs mettre en place pour s’assurer que ces dispositifs ne
deviennent pas liberticides ? Les technologies numériques sonttrès ambivalentes. On a vu le rôle primordial qu’elles ont joué dans les révolutions arabes. L’appropriation de ces outils représente donc un enjeu démocratique essentiel.
Le politique s’étend désormais à la sphère virtuelle et se joueainsi dans une autre dimension. Mais cette nouvelle sphère peut ouvrir des capacités de contrôle sans précédent. Que fait-on pour limiter ce pouvoir d’intrusion ?
Comme à son habitude, la troisième table ronde, « Entre tyrannie des marchés etdéfiance des élections. La démocratie peutellese réinventer ? », s’annonce prospective.
T. F. : Nous allons tout d’abord tenter deprendre la mesure de ce qui se passe sous nos yeux. La tyrannie des marchés affaiblit le bien commun et ce, dans tous les secteurs, qu’ils soient sociaux, sanitaires, éducatifs, culturels…Pour que le politique cesse d’être dévalorisé, il doit reprendre prise sur le réel. Est-il inconcevable de revenir aux principes premiers de ladémocratie : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ? Comment cette forme politique peut-elle se réinventer d’une rive à l’autre de la Méditerranée ? Ce qui est sûr, c’est que le statu-quo est désormais impossible. Aurons-nous l’audace de l’inespéré ?
* Averroès [Ibn Rushd], philosophe, juriste arabo-andalou,né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakech en 1198.
La Cité en danger ? Dictature, transparence et démocratie
« La ville, c’est l’endroit qui rend libre », observait le grand historien Marc Bloch.
C’est en effet autour de la Cité que se fonde le politique, de la cité antique à la cité la plus contemporaine,
en passant par toutes ses métamorphoses à travers l’histoire.
La Cité, là où s’institue le politique et où s’est progressivement construit l’avènement de la démocratie,
nous semble de plus en plus fragile, incertaine, désenchantée.
« Quand le pouvoir ne dépend pas du peuple, nous sommes dans la tyrannie », remarquait le philosophe Claude Lefort.
À cette aune, il semble que bien des tyrannies, notamment économiques et financières, soient en train de s’imposer,
aux dépens des démocraties…
Les révolutions arabes, en Tunisie et en Egypte en particulier, ont pourtant apporté un moment d’espoir,
véritable printemps des peuples qui bouscule
les pouvoirs en place et renverse l’ordre établi. Où en est-on véritablement aujourd’hui ?
La montée en puissance de forces obscurantistes, à travers les résultats des récentes élections,
ne risque-t-elle pas de mettre en péril les fragiles processus démocratiques en cours ? Le peuple peut-il légitimer
une nouvelle forme de tyrannie ?
Mais l’immobilisme, qui célèbre le statu quo et conforte la dictature, n’est-il pas un risque plus destructeur encore
pour l’esprit de la Cité ?
Ces bouleversements politiques adviennent au temps du numérique. De quoi la révolution numérique est-elle le nom ?
D’un désir de transparence et d’une capacité d’être et de faire ensemble ?
Ou d’un contrôle toujours plus accru des libertés individuelles et des libertés publiques ?
Sommes-nous entrés dans une nouvelle époque qui pourrait être qualifiée de post-démocratique ?
Dictature, transparence et démocratie forment un triangle aux relations d’incertitude qu’il s’agit d’explorer
sous différents angles à l’occasion de cette 19e édition des Rencontres d’Averroès.
La Cité, « notre » Cité, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, estelle en danger ? Allons-nous vers
une nouvelle forme de tyrannie ou la démocratie saura-t-elle se réinventer ?
À partir de quelles références et de quelles sources, de quel désir et de quel élan ?
Entre dictature et démocratie. Fin de l’histoire ou d’une histoire ?
La Méditerranée européenne a connu, à partir des années 70, la fin des dictatures, en Espagne, en Grèce et au Portugal,
alors que la Turquie sortait peu à peu du régime prétorien imposé par les militaires, avec le coup d’Etat de 1980.
Dans les années 90, après la chute du mur de Berlin, le discours en vogue était celui de « la fin
de l’histoire », chronique annoncée d’une démocratie libérale mondialisée qui serait devenue, selon Francis Fukuyama,
« la forme finale de tout gouvernement humain. »
Où en sommes-nous aujourd’hui de cette « nécessité » historique ? Le temps du monde n’est-il pas politiquement
un peu plus désenchanté ?
Que voyons-nous apparaître sous nos yeux, entre Europe et Méditerranée, des « démocraties sans démocrates » ?
Une forme improbable d’illusion démocratique est-elle en train de voir le jour ? Les révolutions arabes
sont-elles annonciatrices d’un renouveau démocratique ou au contraire ouvrent-elles la voie à de nouvelles
formes de dictature ?
À moins qu’une forme mixte de « démocrature », selon la formule de Matvejevitch pour qualifier les pays de l’Est
et des Balkans, ne soit en train de s’imposer à l’ensemble de la Méditerranée ?
Quelle histoire reprend son cours ? Celle d’une indépendance nouvelle et d’une liberté reconquise ou celle
d’une parole confisquée et d’une soumission retrouvée ?...
Entre renaissance citoyenne et transparence politique. Révolution numérique ou contrôle des libertés ?
Peut-on parler d’une révolution numérique qui changerait profondément la donne au plan politique ?
La prise de parole des jeunes générations, grâce notamment aux nouvelles technologies, est-elle en train
de créer un nouvel espace public, à la fois plus participatif et plus interactif ? Le mouvement des Indignés, par exemple,
est-il l’expression d’une crise profonde de la démocratie représentative ou le symptôme éphémère
du mal être de certaines générations qui ne parviennent pas à trouver leur place dans la Cité ?
Quel rôle attribuer aux technologies numériques dans les bouleversements politiques en cours ?
S’agit-il de révolutions 2.0 ?
La transparence apportée par un site tel que Wikileaks, face à l’opacité des pouvoirs en place,
est-elle un atout ou un risque ?
Des formes de contrôle, inédites et dont la puissance est inégalée, ne sont-elles pas en train de voir le jour grâce
à ces nouvelles technologies ?
Comment conforter les libertés, libertés personnelles et libertés publiques, face à des dispositifs qui pourraient
bien s’avérer liberticides ?
Sommes-nous entrés, à l’ère du numérique, dans un temps post-démocratique ?
Entre tyrannie des marchés et défiance des élections. La démocratie peut-elle se réinventer ?
La démocratie, parmi ses nombreuses acceptions, est « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
Or l’emprise des marchés financiers,des agences de notation et des grandes firmes internationales, dont la sphère
d’influence est désormais mondialisée, s’exerce de plus en plus sur les sociétés politiques. Le peuple, n’est-il pas
en train d’être dépossédé de ses prérogatives et de sa souveraineté ?
Quelle « marge humaine » reste encore entre les mains des acteurs de la démocratie pour décider
de leur avenir face à des oligarchies toujours plus puissantes ?
Quel crédit apporter, dans ces conditions, aux élections ?
S’agit-il d’un rituel démocratique sans lendemain ou d’un mécanisme qui reste porteur de sens et d’avenir ?
La démocratie représentative apparaît de plus en plus désenchantée, décalée par rapport aux attentes des citoyens.
Existe-t-il cependant d’autres chemins pour sortir de cette désillusion ?
Une forme de catastrophisme voire de nihilisme n’est-elle pas en train de s’imposer ?
La Cité n’est-elle pas en danger à force de consentir à l’indifférence et à la célébration du vide ?
La démocratie est-elle devenue une forme politique vaine ou peut-elle se réinventer,
d’une rive à l’autre de la Méditerranée ?
[Thierry Fabre]
Thierry Fabre
Créateur et concepteur des Rencontres d’Averroès, Thierry Fabre est essayiste.
Il est membre du comité de rédaction de la revue Esprit et responsable de la programmation
et des relations internationales au MuCEM [Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée] à Marseille.
Il est notamment l'auteur de :
• Eloge de la pensée de midi [Actes Sud, 2007]
• Traversées [Actes Sud, 2001, Grand prix littéraire de Provence]
• Le Noir et le bleu [in Librio, « Méditerranées », 1998]
Il a également dirigé :
• Entre Europe et Méditerranée, les défis et les peurs [avec Paul Sant Cassia, Actes Sud, 2005]
• Paix et guerres entre les cultures [avec Emilio La Parra, Actes Sud, 2005]
• Les Représentations de la Méditerranée [avec Robert Ilbert, Maisonneuve et Larose, 2000]
